Toronto blues (part 1)

Toronto blues (part 1)

Toronto étale sa tranquille indifférence sur des avenues qui se croisent comme ses habitants: à angle droit. Elles sont entrecoupées de vallons, de parcs et de ponts.

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Au sud c’est l’eau. Elle transpire, souffle une haleine humide sur la ville, en toutes saisons. Parfois, ses volutes exhalent une brume fine. Et les tours de downtown ont des airs de séquoias géants qui s’enfoncent dans le blanc bistre du ciel.

Son méridien est une droite qui fonce vers le Nord. Loin. Si loin. Vers les pôles. Yonge, un axe qui écartèle la ville. C’est un peu son Broadway au rabais, à Toronto. Et comme l’artère new-yorkaise, elle mute, change. Les derniers sex-shops pour ligne de front, et du lac remontent l’invasion des condos, des restaurants, les centres commerciaux. Une lèpre de verre et de béton. Les conseillers municipaux spéculateurs, du temps où le maire était un ivrogne fumeur de crack, sont restés.  Les affaires continuent là où la vie populaire s’arrête. Il n’y a pas d’enfants sur Yonge Street. Les banquiers n’ont pas le temps d’en faire, et ceux des junkies ont été confisqués par les service sociaux. Je n’aimerais pas y grandir.

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Il y a le Eaton Center. Une ruche abstraite, un food court, du Prada, du New Religion. Du bling, de la sueur cantonaise, un Apple store pour croquer à belles dents le rêve américain.

Mais je rêve en français, et mon regard s’attarde sur les itinérants qui titubent, les toxicos qui hurlent torse nu par moins 20 en hivers. Le cauchemar américain dort roulé en boule à la porte automatique sous bonne garde des vigiles de l’argent.

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La foule bigarrée me porte. Toronto n’est pas vraiment cosmopolite. Elle est asiatique. Indienne, chinoise, coréenne. Et même parfois caucasienne, quand les salarimens s’aventurent hors de leurs banlieues impeccables et stérile, leur enfer climatisé.

Il y a Chinatown. Plus vraie que nature. Quelques rues serrées aux pancartes traduites au hasard d’un logiciel. Il y a ma rue. Ma pension de famille. Une allée entre une salle de Mah jong, un grossiste en légume, deux salons de massage-bordels, et le club social d’une triade, le clan Su Yup. Le matin je m’étire en caleçon devant la baie vitre de ma chambre, et je regarde les perdants sortir du tripot le visage triste. Un autre matin, la rue est bouclée, la police scientifique quadrille le secteur après le triple homicide dans un restaurants chinois ouverts toute la nuit. Pour un mauvais regard, un chargeur de Glock 17 vidé sur les clients.

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Traversons une autoroute de ville. Approchons la subversion castrée d’un quartier d’artiste gentrifié. Kensington Market. Un vaste choix de lattés sans lactose, de gâteaux sans glutens, de saucisses sans nitrates, de restaurants sans viande, d’artistes sans talent. On ne s’y encanaille pas, on y parade. Pour exhiber des tatouages, des barbes et du bling vintage. Kensington est cool, pourquoi la gâcher avec d’inopportuns sarcasmes existentiels ?

Les moins de 40 ans ont deux boulots : un boulot alimentaire (en général servir le café), et un truc « artistique ». Pour les femmes c’est la photographie. Les hommes écrivent. Mon enthousiasme des débuts retombe vite. Nous ne sommes pas à Prague, Paris ou Vienne. Ce sont des écrivains de coffee-shops, et des « photographeuses » de salades sur Instagram. Ceux qui ont une culture générale vous la jettent à la gueule comme de l’eau bouillante. C’est toujours drôle -pour un Européen- de voir quelqu’un se vanter d’avoir lu Steinbeck. Ou de connaitre Nietzsche. Ils utilisent des mots comme post-moderne (au lieu de bêtisier ultra capitaliste) sapiosexuel (au lieu d’endogamie bourgeoise) en fermant les yeux, comme si la récitation de leur podcast appris par cœur était une épiphanie à la porté transcendante.

Nulle profondeur où s’accrocher, nulle vie intellectuelle, juste l’abîme confortable du politiquement correcte positiviste au rabais.  Cuuuuuz Im happy. Sans débat, ni incertitude: la bauge aux porcs.

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Fuyons Kensington, retournons au zoo de temps en temps pour y acheter du fromage (c’est après tout un marché) et essayer poussivement de lutiner des thésardes en sociologie de 30 piges.

Le ticket pour le musée d’art moderne coûte 20 dollars. Je brandis ma carte de membre à l’année (cadeau d’une femme dans une autre vie) et on fait signe au vigile qui s’était approché discrètement derrière moi, que ce paysan manifeste est inexpugnable en l’état.

Pas étonnant que les sectateurs du libéralisme citent régulièrement Toronto en exemple : les pauvres y font deux boulots à la fois et les bars y ferment tôt, l’argent sale prospère sans police financière pour faire trébucher Babel.

Et on y mange bien, des plats trop riches préparés par des immigrés heureux d’échapper aux camps. Des pauvres trop épuisés pour l’insurrection, des nouveaux arrivants trop affamés pour le syndicalisme, et une police trop aux ordres pour la finance. Un état de saturation économique, démographique et nerveuse permanente. Avec -ultime camisole !- le râle lourd de la dette sur la nuque du peuple.

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 Ce que Naomi Klein, une journaliste canadienne, appelle la thérapie de choc, est ici, une façon de vivre. Elle n’est pas subie, elle est souhaitée.

Et c’est pour ça que je déteste Toronto.

( à suivre)

 

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Crimes et châtiments (partie 2)

(NDF: Les titres de paragraphes mènent à des chansons)

Tonz of guns 

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Cet homme porte une affiche contre le meurtre d’un homme par la police. Arrêté car il était suspecté de vendre des cigarettes, Eric Garner est mort étouffé. Sur la vidéo prise par un passant on le voit suffoquer et demander de l’air. La devise de ses assassins ? Courtoisie, professionnalisme, respect…  C’était alors il y a une semaine[1]. Sa mort a choqué la communauté noire, mais aussi la frange libérale de la population qui n’a jamais oubliée la vague de morts suspectes de l’ère Guliani.

  • Si tu somnole dans le métro la Police va t’arrêter et te tabasser, ACAB bro[2]. Il faut contrôler ces batards.

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Quelques mètres plus loin, je passe devant la cours d’appel. Le bâtiment sombre et menaçant a des airs de donjon médiéval.  Alors que je te photographie un bus carcéral qui fait la navette avec Rikers Island (la prison de l’Etat où a séjourné DSK); je surprends une conversation aux marches du palais entre deux afros américains qui me glace le sang.

  • Et là boum, boum. Deux dans la tête.
  • Mec c’est brutal !

La superposition des deux scènes me trouble. Est-ce la rue qui est violente à cause de la police, ou la police qui est violente à cause de la rue ? S’armer pour se défendre dans son quartier et finir buté par la police pour port d’arme? Est-ce une de ces contraintes mutuelles, un de ces « double-bind » de l’école de Chicago qui poussent les hommes à la folie ?

Thirty pro musicians and not a single Italian 

Je sens l’odeur lourde de poisson pourri de Chinatown monter alors que je progresse sur la 6eme. Une Mama San chahute gentiment avec un afro-américain bourré.

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Des stands qui vendent des longuans et des djiaozi. La senteur délicate de tofu de la Chine éternelle. Et tout et tout (rires en boite).

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On va la jouer court sur Chinatown car j’ai déjà amplement parlé ici même de la Chine, de sa culture et de ma vie là-bas.

Contre toute attente le Chinatown de New York est inintéressant, extrêmement sale et minuscule. Même chose pour Little Italie, sorte d’équivalent ultra-touristique de la rue Saint-Michel qui surfe sur l’image du « Parrain » tout en hurlant à l’anti-sicilianisme primaire dès qu’on prononce le mot « mafia ». Du folklore aseptisé qui n’a pas la saveur de Palerme ou de Chongqing.

Va fagnari I pizzu, je pense… 

Et comme les gangsters modernes je me tire de Little Italie, direction Wall Street…

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Little Italie est devenue à la mafia ce que le Puy-du-fou est au moyen-age.

Yes I speak english, Wall street english

Je me laisse porter comme un planeur par le courant chaud des touristes le nez en l’air . Le mouvement « Occupy wall street » a marqué les élites étasuniennes. Fin septembre 2011, des manifestants occupent la fameuse rue pour protester contre un capitalisme devenu fou et cannibale. Et de s’autoproclamer les « 99% » rappelant à l’ordre les 1%. Le terme cible quelques milliers de personne : L’aristocratie de l’argent symbole d’avidité morbide.

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Ces banques qui essuient leurs pertes avec des fonds publiques. Et qui réclament et manquent d’obtenir l’immunité légale pour l’argent.  Ces foreclosures (expulsions) qui plongent des familles entières dans la misère et la rue. Ce chômage qui enfonce lentement mais inéluctablement la première puissance mondiale dans la récession. La crise, paradoxalement jumelée à des bénéfices record des corporations.

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Le délégué syndical qui tend des flyers face à Mickey a des revendications de gauchiste: être payé pour son travail, par exemple.

Malgré le quasi-embargo médiatique (le même que celui qui frappe l’Espagne actuellement) le monde retient son souffle : les Etats-Unis sont-ils à l’aube d’une révolution non-violence ?

 Le mouvement fera des émules un peu partout dans le monde. Avant d’être brutalement réprimé par la police de New-York en entrainant des milliers de blessés dans les forces de l’ordre et les manifestants.

Depuis, Wall Street est à l’image d’un capitalisme critiqué, replié sur lui-même et en quasi-état de siège. Des herses métalliques bloquent l’accès à la rue. Les flics omniprésents s’ennuient tellement qu’ils posent pour les japonais et les chinois de bon cœur entre deux bâillements contenus.

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Les 1% liés au parti républicain ne tarderont pas à compenser leur perte d’image en récupérant un mouvement réactionnaire, poujadiste et anti-Etat : le tea-party. Dès lors le but sera d’opposer à la colère contre les banques, une colère contre l’état fédéral et l’impôt. Blâmer Obama mais pas Paulson. Le capitalisme entre ainsi dans la phase terminale de son dessein totalitaire: la mort de la démocratie.

Deux projets de sociétés. Irréconciliables. Steinbeck contre Randolph Hearst. Mais l’épicentre s’est déplacé. Désormais on prône le libéralisme dans les campagnes, et le socialisme dans New York.

Les temps changent. Pas les hommes.

(La suite ici)

[1] L’affaire a connu des rebondissements depuis… Par exemple on a découvert qu’un des policiers en était à sa deuxième affaire d’abus de pouvoir.  ce qui n’est pas étonnant: aux Etats-Unis 9% des policiers totalisent 75% des plaintes pour abus de pouvoir et violence (source: Criminology by Tim Newbur)

[2] ACAB : ALL COPS ARE BASTARDS. Tous les flics sont des enculés. Le slogan des punks, anarchistes et alters souvent violemment opposés aux forces de l’ordre. Il existe une version plus « policée » : Tous les flics sont brutaux

New york blues (partie 1)

(Note du Fennec: les intertitres sont tous cliquables avec de la musique)

 

Prologue 

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Le bus est plein d’afro-américains. C’est la raison pour laquelle ses passagers passent trois plombes à la frontière. Pas d’arrêt au duty-free. Interdiction d’allumer son portable. Ne pas s’asseoir. Ne pas sortir fumer. La feuille verte me demande si je suis Tony Soprano ou un nazi en cavale. Coup de tampon sur le passeport.

La route reprend, des forets à perte de vue. Et des biches sur les accotements vallonnés de l’autoroute délabrée.

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Albany. Le chauffeur s’excuse pour le retard. Et, en accélérant sur le parking délabré, de lancer d’un air facétieux:

  • Prochain arrêt Mi-ami !

Le bus rigole. Il a prononcé Miami comme si il était en train de nous tendre une tequilla dans un strip-bar, avec sa voix à moustache de Porto-Ricain paillard.

I want to wake up, In that city that doesn’t sleep.

New York on a l’impression d’y revenir, jamais de la découvrir. Le cinéma, l’art, la littérature et le musique ont fait de la capitale culturelle et diplomatique de l’humanité une présence familière. On a tous tutoyé son béton. En lisant Hubert Shelbi, Dos Pasos, Burroughs, Kerouac, Miller, C Clark. En regardant Stanley, Woody, Daren, Francis Ford, Martin. En fredonnant Lou Reed, ODB, Method, Immortal, les Pogues, Patty Smith, Guru.

New York. À mi-chemin entre l’amie imaginaire, la sensation de déjà-vu et la salope qui ne répond jamais au téléphone.

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Oui, je n’ai pas été long à te tutoyer ma grosse pomme.

Je retourne à New York. Et dire que je n’y avait pas mis les pieds depuis au moins une bonne semaine.[1]

Le chaos poisseux gainé d’orange fluo de la gare routière à 10pm. Ma trajectoire balistique vise une douche froide à l’hôtel quelque part sur ma cible, une carte du métro. Elle esquive les nuées de New Yorkais grâce à la technique ancestrale de l’heure de pointe du RER. Mon cerveau a enregistré subliminalement le trajet et me voilà tantôt perdu. Puis par miracle au bon arrêt à Brooklyn. La rue Varet s’arrête au 87 et mon adresse est au 249. J’interroge deux flics en pause clope, au coin d’un « project », une cité HLM.

  • La route traverse ce block qu’ils me répondent dans cet accent assez atone typique.
  • C’est moi où ce quartier est un peu craignos ?
  • Non c’est sûr, sauf pour le bloc que tu vas traverser. Là y a beaucoup de drogues et un gang. Un mec s’est fait tirer dessus aujourd’hui.
  • C’est encourageant…
  • (Rigole) Non, ne t’inquiète pas ils nous ont vu alors ils te tireront pas dessus ce soir.

C’est peut-être pas le genre d’endroits où être vu taillant une bavette avec les flics, je songe.

Les tours sont séparées par une allée au milieu de laquelle la ville a posé un projecteur lumineux surpuissant pour éloigner le deal et conjurer ces gosses acculturés dans les ténèbres. A la frontière, dans la pénombre, je devine des yeux qui me regardent d’un banc en face. Je presse le pas.

Ma guest-house est une usine en briques rouge, une auberge de jeunesse de luxe avec écran plat de ma taille, canapés confortables et cuisine équipée. Elle est situé dans un quartier désaffecté de Brooklyn de moins en moins coupe-gorge où une colonie de Bo-beaufs à chemises à carreaux a élu domicile. Les distributeurs y vendent des valves pour vélos et des chargeurs pour Iphone. C’est un ghetto hispter.

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The black angel’s death song

Je descends Tribeca sous le soleil de plomb. Par hasard et par instinct je m’approche de la plus haute des tours. Plus tard un coin de rue, des hommes menottés par les flics face à un mur et un énorme chantier. La zone est bouclée et seul un mince passage permet aux piétons de faire le tour pour atteindre le mémorial du 11 septembre.

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Deux trous, deux fossés où s’écoulent de l’eau en cascades à l’emplacement même du site du meurtre de 2973 civils. Les noms des victimes sont gravés et une rose blanche est parfois accrochée sur un nom. Le musée de l’attentat est derrière mais son prix élevé (40 dollars) et l’interminable file d’attente me dissuadent. Un arabe énervé s’éloigne avec sa femme voilée en pestant, sans doute influencé par une théorie conspirationniste. Je reste le temps de vérifier un détail.

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Il n’y a pas une ligne, pas un mot ni un regard sur les victimes collatérale de la colère américaine : mariages afghans vaporisés au drone, chauffeurs de taxi torturés dans des geôles sordides et autres oublié de la sale guerre qui suivra. Aujourd’hui l’Afghanistan est sur le point de redevenir Talibane, et l’Iraq est un califat. Peut-être est-ce pour cela que cet homme est en colère. Une fresque en cuivre rend hommage au très lourd prix payé par les pompiers. Mais rien n’évoque l’épidémie de cancers mortels qui 10 ans après touche les secouristes, parfois des simples citoyens poussés par l’urgence.

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Cinq cent mètres plus loin, le musée des amérindiens. On y hésite dans une valse-hésitation permanente entre  devoir de mémoire du carnage et promotion exacerbée des bienfaits de l’American Way of Life. Parfois de manière grotesque, quand les américains se proclament inventeurs de la liberté et nient le siècle des lumières qui a animé « leur » révolution.

« Les peuples oublieux sont condamnés à revivre leur passé » disait mon prof d’histoire.

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New York a la mémoire sélective et l’héroïsme à géométrie variable.

Et on peut voir s’échapper de ses absences oublieuses les âmes damnées des morts à venir.

(La suite ici)

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[1] En regardant Ghostbuster 2.

Hochelaga, fée d’hiver

(Apres avoir reçu plusieurs retours me demandant « plus de photos » j’ai décidé de poster un texte plus léger et abondamment illustré. L’idée sera de décrire plusieurs quartiers de Montréal au rythme des saisons, et à mesure que mon regard sur Montréal évolue).

 

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Hochelaga-Frontenac-Pie IX. Noms acadiens.

Est-Montréal. Terminus du rêve canadien

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J’aime le charme de fiel suranné de ton acier industriel rouillé.

Le regard furtif et effronté des chats du quartier.

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Tes magasins à l’air abandonnés qui vendent des produits tellement exotiques qu’ils en sont apatrides.

Je joue à me faire peur à la nuit tombé, quand les dealers se proposent de m’approvisionner.

Tes itinéraires errants d’itinérants aux regards hagards reflètent leurs intérieurs brouillards.

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Ton art de rue décalé chante l’histoire d’une gloire passée.

Tes murs me parlent de grands soirs repoussés aux calendes dans les calanques léninistes de tes groupuscules anarchistes.

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Tu me rappelle d’autres quartiers que j’ai connus, de briques rouges.

Tu me rappelles ma Belleville et sa couronne de roseaux, de Ramponneau à Jean Pierre Timbault.

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Tes venelles vénales sans égales m’attirent et m’attristent

Car, même si tes préaux m’étreignent tendrement dans leur étau : je ne suis pas l’homme d’un seul ghetto.

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Tu me rends rarement mes saluts Hochelaga. Et dans tes sourires les dents cariées s’alignent comme les squats dans tes allées.

Et tes écureuils faméliques survivant de l’hiver guettent pour un bout de pain les paliers surplombés de fer écaillé.

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Fenêtres barrées, chaussée défoncée, clin d’œil de nigériane gourmandes qui tapinent au marché à viande.

Tu te laisses aller Frontenac, ta mauvaise graisse de misère, de mauvaise grâce, n’est pas la prérogative de tes rapaces.

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Et si ta folie m’éclabousse parfois en saillie : tu restes en vie ma bonne amie.

Et tu étais la perle industrielle, la plus belle, la plus altière, des manufacturières!

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La reine des ouvrières de Montréal!

Moi, je te préfère à Mont-Royal.

 

 

 

 

 

Bonus round: Un peu de musique pour se mettre dans l’ambiance:

Soy un immigrant !

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–          Il a mouillé mon gant !

Rose la créole n’est pas contente. J’ai mouillé son gant. Le chef m’a prévenu. La cote de maille digitale est indispensable pour les postes de coupe. Si je me retrouve sans doigt façon Yakuza en éminçant des carottes je peux m’asseoir sur l’assurance-accident du boulot. Alors je mets ce gant rigide tressé en alu. Et par mesure d’hygiène, je rajoute un autre gant en latex pour éviter de contaminer la protection avec des particules alimentaires. C’est comme couper avec une moufle à la main gauche (celle qui tient le légume). Le bout du doigt pendouille lamentablement, comme une capote trop petite. Et l’extrémité finit en charpie, humectée par la pulpe de tomate que je détaille à vitesse grand V. Alors le gant est mouillé. Tout le service on entend la plainte déchirante de Rose. Un long cri accusateur, râleur et rouspéteur : J’ai mouillé son gant. Quand elle ne se plaint pas, Rose rigole à gorge déployée à l’humour de salle de garde de ses collègues. Elle est la seule femme en permanence dans la cuisine.

Ze clash of the Titan
Ze clash of the Titan

–          Damien j’ai parlé à ma femme. Je la quitte, je veux t’épouser et faire le petit train dans un sauna avec toi !

–          Impossible, je fais déjà le cheminot avec ta sœur et on tourne au diesel, pas à la vapeur.

Amihd est Italo-Marocain. Le second de cuisine aime filer la blague-gay-je-veux-t’épouser-on-ira-à-San-Francisco. Ad-nauséum. C’est aussi un bourreau de travail père de 2 gosses qui cumule une paire de jobs avec sa femme. Il n’aime pas son boulot ni son salaire. À la pause de 15 minutes vers 10h avant le coup de feu (le service intense) il ne me parle pas de m’épouser mais de son rêve. Assis sur un banc dans le parc à côté de l’entrée de service, il regarde sa tasse à café tristement en tirant sur sa Newport, l’air pensif.

–          Tu sais ici, c’est bien pour tes enfants, ils auront une meilleure vie que la tienne. L’Italie c’était plus possible. C’est un boulot de merde ici.

Alors, il fait ses 12 heures par jour. Il rêve de passer l’exam de chauffeur de bus. Un travail syndiqué, payé 17 dollars de l’heure qui le laisse voir ses filles grandir. Avec des congés, une assurance maladie. Un boulot dont on est fier.

Second de cuisine dans une cantine, c’est un peu la honte. Moi je suis en-dessous. Je règne sur les fonds de casserole crades, le balai et la serpillère. Corvéable.

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Affiche de sécurité au travail dans les toilettes.

–          Bon Damien, tu m’emballes la sauce et tu me la mets au réchaud s’il te plait, après tu reviens me voir on va faire des pizs, merci.

S’il te plait/merci. Pas de « dépêche connard ». À 30 ans, Nico est le chef français de la cuisine. Il m’avait rappelé quand, déprimé de ne rien trouver dans ma branche pourrie, j’ai commencé à chercher d’autres boulots. Le même jour une blonde fripée à décolleté panoramique m’avait fait traverser la moitié de l’agglomération de Montréal. Pour m’annoncer en entretien que non, elle n’avait pas d’argent pour me payer. Mais que, « ça pouvait me permettre de me faire connaitre ». J’ai décliné poliment et réussit à quitter son bureau sans lui jeter ma serviette de CVs à la gueule. Le soir même je tentais tout : serveur, cuistot, manœuvre. Dans la cantine sale d’après-service, il y avait des chaises à l’envers sur les tables. Mais les femmes de ménage n’avaient pas encore passé le balai. Il avait à peine étudié mon CV avant de me regarder dans les yeux.

–          Je vois que t’as fait plein de choses, t’as l’air débrouillard. Tu vas apprendre ce que tu ne sais pas encore faire. Les français sont travailleurs. Le boulot paye mal mais on est cools. De toute façon, ici, être cuisinier c’est être moins que rien… Ça te pose un problème ?

Mes collègues sont agréables, pas d’invectives, de menaces, d’injures comme dans les cuisines françaises. On se boite, on se chambre avec un humour potache mais ça reste soft.

–          Hé Luis tu fais la pause syndicale mexicaine ?

Luis a terminé son service à 1h du matin à la Taqueria[1]. Il pique du nez comme un junky devant son assiette de pates en sauce. Il sursaute en clignant des yeux. Luis, il est toujours de bonne humeur. Il parle aux jeunes en espagnol. Ils l’adorent. Des fois il les « check » en les appelant par leurs prénoms. Parfois il file 25 cents à des gosses en panne de monnaie dont la scolarité (6400 dollars/an) coûte la moitié de son salaire. Car le collège privé catholique sous contrat avec le gouvernement français a pour élèves des enfants de la bourgeoisie expatriée française qui ne manquent de rien. Une usine à élites comme l’atteste les scores au bac épinglés sur la machine à café de la salle des profs : 100% 98,7% 99,1%. Avec une pléthore de mentions. Dans le hall, les portraits d’anciens élèves parfois illustres ont des airs d’alluminis oxfordiens.

Moi je pousse un Cambronne en plastique dur incrusté de crasse sous les airs solennels de ces futurs grands hommes nés des bons gamètes. Je reste pensif devant l’affiche « Bac 1997 », l’année de mon diplôme passable. Que sont devenus ces jeunes hommes et femmes aux airs d’énarques ?

–          « Arrête de rêver Damien, il faut porter le camb »

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Aliou est franco-sénégalais. De Marseille. Avec son Master en Economie, il est le cantinier de la classe des petits au troisième étage. Il faut porter le repas entre les étages avant d‘atteindre l’ascenseur. Comme il a à peu près autant de poils sur le crane que Omar Sy, il est dispensé de filet dans les cheveux. On pousse ce chariot à roulette de caddy entre les dessins d’enfants, les panneaux d’exposés.

Mise en place/nettoyage. Papotage.

–          Comment ça s’est passé Samedi ?

–          Jsuis claqué Aliou. Si je sent encore une saucisse qui grille, je gerbe.

–          Ils t’ont envoyé faire ça car t’es le nouveau, personne veux faire des heures sups à ce prix-là.

Samedi j’ai eu affaire à Sylvain, l’intendant du groupe à qui le collège sous-traite la cantine. Il m’a supervisé alors que je grillais des saucisses et des brochettes de dinde pendant le spectacle de fin d’année, en m’aidant à l’occasion. Théoriquement c’est un cuisinier de formation, mais son boulot consiste à éviter les dépenses inutiles et à faire office de relation publique et de manager de personnel. Sylvain n’est pas méchant, mais il souffre de la solitude du chef : personne ne rigole jamais à ses blagues qui parlent toutes de pognon. Et parfois il lui faut faire preuve d’autorité comme dans …

L’affaire du Redbull

Vendredi, il nous a fait réunir, sérieux.

–          Ce matin -ca date donc de notre service- quelqu’un s’est servi une bouteille de boisson énergisante dans la réserve. Ces boissons sont pour une commande de buffet. Je considère cela comme un vol. Je ne souhaite pas savoir qui l’a fait. C’est personne. Mais si ça recommence je vais prendre des mesures. Nous sommes cool sur les repas, on vous laisse prendre deux ou trois steaks et plusieurs garnitures pour un prix qui ne nous rapporte rien (1 euro NDF). Mais si vous me chiez dans les bottes c’est finit l’opulence.

Il me fixe beaucoup en parlant. Moi le nouveau. Ça m’énerve. Je fais remarquer à Nicolas que passer un savon à tout le monde en disant que c’est personne, c’est accuser tout le monde. L’ambiance est lourde, suspicieuse. Luis hasarde que c’est peut être « le jeune » qui a quitté le service avant le sermon.

Gabriel est le gosse de la cuisine. C’est son premier job. Fin d’acné, air peu réveillé. Il ressemble à un mélange improbable de Gaston lagaf’ et du fils Depardieu dans « les apprentis ». Sa mère cantinière, une sympathique matrone québécoise pas bégueule pour un sous, lui file des clopes de contrebande à la pause. Son père est homme à tout faire, et son grand frère baraqué et tatoué est concierge. Tous dans le collège. J’imagine une histoire ancestrale : Peut-être que du sang  amérindien coule dans leurs veines. Et qu’ils sont les derniers représentants d’une société secrète qui veille sur la terre de leurs aïeux qui s’étendait, jadis, du préau à la salle informatique ?

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Finalement, Gabriel confesse son crime contre une indulgence. Il croyait que c’était pour les employés. Magnanime, Sylvain ne lui facture pas la boisson.

Je coupe, je mirepoix[2], je julienne, je taille, j’aligne en formation militaire des cookies sur une plaque de papier sulfurisé graisseux. Je plonge ma main dans un seau glacé pour en extraire oignons et carottes. Je passe à la vapeur des légumes congelés. Quand les plats sortent, je crie « chaud, chaud, chaud » d’un ton fort. Et mes collègues m’esquivent pour ne pas finir aux grands brulés.

Thou shall not pass !

Et me voilà avec Aliou dans la salle Lajoie pour le triple service. Les petits (8-9 ans) sautent à pas chassés comme des Lémuriens surexcités. Ils déferlent en hurlant. Je serre mon torchon rosâtre de bus boy plein de nettoyant industriel.

–          Aliou, c’est aujourd’hui que nous honorons notre cause. Moi aussi j’ai peur mais seul un grand homme ne frémit pas face à son destin glorieux sur le champ de bataille. Au nom de la communauté, ils ne franchiront pas la porte de Mordor. Déchaîne les enfers et que dieu soit avec nous !

–          T’es con Fennec ! Rigole Aliou.

J’inscris sur la feuille les noms, j’encaisse les 6 dollars du repas. Je passe un coup de serpi sur les plateaux crades. Certains gosses sont difficiles, la plupart sont adorables. Le jeune M (il a un de ces noms lourds de conséquence de parents hipster que je m’interdit -présomption d’innocence oblige- de vous livrer ici) est probablement un peu hyperactif. Il aligne les briquettes de jus de fruit et revient me le dire tout fier :

–          J’ai rangé les jus de fruits pour vous

–          Merci moussaillon, présente-toi demain avec des chaussures de sécurité et ton tablier pour le service. Embrasse ta mère et ta blonde, demain nous franchissons le Cap Horne.

Après le repas, M vient me déclamer un poème. Je lui réplique avec la tirade des nez, de Cyrano de Bergerac. Les enfants ont une manière électrisante de vous fatiguer. Ils épuisent et ils revigorent à la fois par leur candeur, leur gentillesse.  Le jeune E replet demande du rab. La petite M m’assomme par ses questions :

–          Pourquoi t’as des lunettes, pourquoi t’es un garçon, pourquoi tu as ce truc dans tes cheveux, t’as quel âge ? Est-ce que t’es vieux ? T’as déjà été jeune ? T’as des enfants ?

J’inspire un grand coup et lui lance en mitraillette :

–          Je suis myope, je suis né comme ça, c’est par mesure d’hygiène, ça se demande pas, j’ai l’âge de mes artères, oui j’ai déjà posé des questions bizarres à des grandes personnes donc été enfant. Oui j’ai des enfants, une centaine à servir en 45 minutes. D’autres questions ?

Elle fronce les sourcils le temps d’étudier ma réponse. Visiblement elle est déstabilisée par mon débit de rappeur.

–          Pourquoi je suis une fille, pourquoi t’es né myope, pourquoi t’es devenu vieux, pourquoi faut travailler ?

–          Si l’on éloigne les interprétations gnostiques ou la pataphysique, les réponses à tes questions rhétoriques bien que métaphysico-philosophiques sont avant tout affaire d’interprétations subjectives. En cela l’essence de la sapience consiste à chercher tant la causalité qui amène à ces questions que leurs réponses par essence inaccessible. Sauf pour le travail, ça c’est pour gagner des sous.

–          Quoi ?

–          Bien fait.

–          Moi je vais en vacance en France et toi ?

–          Tu t’arrêtes jamais de parler ?

–          Pourquoi je m’arrête jamais de parler, pourquoi je vais en vacance en France [… etc etc etc…] pourquoi ya des animaux ?

–          La surveillante t’a demandé de t’asseoir.

–          I’ll be back (en français dans le texte)

Chaud !

Je lave penché en avant, une énorme marmite industrielle tandis que le jus crade filtré par un chinois[3] rejoint l’évacuation des eaux. Je passe le balai puis la serpillère. Je fais des salades méditerranéennes Feta-Légumes-du-soleil-roquette pour les dirigeants du bahut. Je range des bacs en inox sous film plastique dans la chambre froide.

Les élèves sont comme rendus fou d’ennuis par leur mâtiné de fin d’année scolaire. À regarder des Disney ou La marche de l’empereur. L’ambiance est électrique. Demain on ferme. Demain ils partent en vacance.

–          Chaud-chaud-chaud !

Deux semaines (dont une journée de congés… ca fatigue) et j’ai déjà un surnom de guerre: Chaud-chaud-chaud. Amihd est à bout lui aussi. Il lance à Luis :

–          Donne-moi un dollar Luis et jvous montre mes fesses !

–          Je relance : Oui mais sensuellement alors, fait moi oublier mes problèmes.

–          Puis ensembles :  Allez Amihd montre nous tes fesses, allez Amihd montre nous ton cul !

L’ambiance est chaude et je manque d’immortaliser le postérieur du second de cuisine pour une dérisoire affaire de shutter de téléphone portable. On se marre bien, Rose chahute Amihd. Son fou rire incontrôlable est contagieux. J’esquisse des petits pas funkys sous la clameur, Aliou rigole de toutes ses dents immaculées en disant « vous êtes tous fous ».

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Et là, c’est le drame.

 On se marre tellement qu’on n’a pas vu Sylvain, un peu vexé de pas en être, qui se tient en retrait. Il n’a pas perdu une miette de nos burlesques effusions.

–          Bon arrêtez un peu avec le show érotique là, je sais que c’est pas le service mais c’est un bahut catholique quand même !

On fait un peu semblant de bosser, puis une fois qu’il est loin c’est l’heure de la photo de classe, comme celle des « yearbooks »[4] que les enfants font signer plus haut. Et comme pour ces enfants, certains ne reviendront pas : on n’est jamais trop loyal à un boulot aussi mal payé, à moins d’y être obligé comme le Chef.

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Le chef n’est pas Chef. Le chef est indien. Il ne parle jamais et ressemble à l’indien de vol au-dessus d’un nid de  coucou : un colosse avec des bras épais comme des cuisses d’orignal. Ses tatouages hurlent « made in prison» et « ex-homme de main». La seule fois où il m’a parlé je n’ai rien compris à son accent acadien à couper au couteau. J’ai préféré répondre « oui, bien sûr ». Il règne sur le plan de nettoyage et la plonge. Ne se plaint jamais, ne réprimande jamais. S’éloigne de 50 pas des autres pour fumer ses clopes de contrebande de la réserve à côté de Montréal. Des fois il me fixe sous ses sourcils broussailleux, inexpressif. Par mesure de précaution, on pré-rince les trucs qu’il lave. Car il fait un peu peur à tout le monde.

Vendredi. Enfin. Rendez-vous est pris pour la fin Aout.

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Je rends mon tablier sale et ma blouse. J’enlève le filet et libère des cheveux crasseux. Assis sur un banc devant un immeuble industriel dévasté je discute avec un vénérable français barbu rencontré dans le parc la veille. Il a épousé une haïtienne et lui a fait trois gosses. Il est à la retraite à Montréal après des années sous le soleil des caraïbes.

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–          C’est sûr que c’est dur pour les jeunes. Avant, j’avais une piaule dans le 9éme à Paris. Il suffisait d’attendre à la sortie de service, on te posait 3 questions et tu allais au vestiaire te préparer. J’ai été cuistot, voiturier, serveur et cuisinier. Ma piaule coutait 60 francs, avec les toilettes dehors et un lavabo. On travaillait beaucoup et on ne gagnait rien mais on était heureux. Aujourd’hui j’ai peur pour mes gosses et les jeunes comme toi.

Plus tard, je sprint malgré les crampes pour prendre mon bus.

Assis sur la terrasse de ma coloc en sirotant une bière blanche je pense que c’est dur en effet.

Aujourd’hui, le dernier jour, j’ai gagné 43 dollars.

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[1] Fast-food Mex

[2] Tailler en petits cubes

[3] Passoire fine faisant office de filtre

[4] Photos de fin d’année

Last stop, this town

Le Fennec est tiède

Ya ce truc-là. De l’électro. Gratos.

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Plastikman a pas été terrible. Beat linéaire de festival transe, platitude absolue d’un évènement sponsorisé Rebdull qui ne souhaite pas filer des tachycardies gratuitement à ses usagers pré-ados. On s’est fait chier grave.

Maintenant c’est Eels. C’est sans doute mon groupe préféré dont j’ai chroniqué pas mal d’album jadis pour mon complice M Faurouvitch, alors nègrier officiel du site www.nousexploitonsdesjournalistes.fr (et moi dans le rôle de Kunta Kinté, l’esclave qui cours plus vite que les coups de fouets). Les majors ont tellement aimé mes chroniques qu’elles les ont volé sans me payer. C’est dire si j’ai du talent. La preuve ? Ici et ici. Ou alors ici ? Peut-être ici ? Vous voyez le topo…

J’ai loupé Eels à Paris, Pékin, puis encore Paris. Fichu karma. À Pékin, ma collègue N. a refusé de changer de tour de garde « Oh c’est con j’y vais justement ». Damn. Ma blonde est revenue chamboulée du concert. La chanson « That look you give that guy » sans doute. Celle qui parle des femmes qui ne nous regardent pas comme ces mecs là-bas, dans le bar. Ce regard qu’on n’a pas, ou qu’on ne remarque peut-être même plus.

La première partie est sinistre. Une jeune femme avec des problèmes indicible de lithium miaule dans le micro, engoncée dans une mitaine de Banshee Irlandaise. Et le pire, c’est qu’il y a un violon pour l’encourager.

Les débuts du concert sont aussi modestes. Et, E (le chanteur de Eels se prénomme E) s’en excuse.

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–          On va se faire des chiantes ce soir. Après on verra.

(Le mot qui résume le mieux 20 ans de carrière des Eels est « bipolaire ». C’est littéralement un groupe maniaco-dépressif passant de la noirceur la plus profonde à des phases intenses d’agitation. Eels est aussi notoirement connu pour faire les meilleures putains de concerts de rock de la décennie. Avec des stripeuses sur scène ou le philarmonique. Mais toujours du bon gout. Toujours.)

–          Maintenant on va se faire des trucs plus positifs

Le Fennec est chaud

Il faut avouer que j’ai été particulièrement enthousiaste. Je tape du pied, je clap des mains à la fin des chansons. Comme dans un concert, quoi.

Mark Olivier Everett entonne contre toute attente « Last stop, this town ».

 Tu es morte, mais le monde continue de tourner. Fait un crochet par cet univers que tu as quitté. Il fait sombre toujours un peu trop tôt. Te languis-tu de ce très cher sentiment de perte?  Demande E.

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J’hurle « Awesome » dans un paroxysme de Eelserie dès que les première note de clavecin retentissent. Ce détail a son importance. Vous verrez. Cette chanson parle de ce sentiment bizarre en arrivant dans une ville inconnue. Ce spleen qui vous prend à la gorge. La délectation morbide d’un jour de grand magasin avant Noel. Ce mal qui fait du bien. Il faut arriver un soir tard à Kuala Lampur, Berlin ou Paris pour comprendre.

Puis E pete un plomb à la fin de « A daisy throught concrete » (une pâquerette à travers le ciment) et hurle « prenez moi dans vos bras » comme un républicain sous exta en campagne. Il fait le tour de la salle en faisant des poutous tandis qu’un gars lui cours après pour avoir son câlin. En vain. Quand il me prend dans les bras son odeur d’eau de Cologne me retourne. Mais je m’en fiche.

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Entre nous, j’ai quand même perdu mon pucelage en écoutant son premier album. Ça fait des souvenirs, l’air de rien. Je me souviens de la chanson, mais pas de la fille.

 

On re-chauffe le Fennec

A la sortie je fais mon sondage :

–          Il y a toujours un seul rappel en Amérique ?

–          Oui souvent

–          Vous avez aimé ?

–          Grave !

Me dirigeant vers le métro. J’entends un « awesome » retentissant. Suivi d’un « ta gueule » moins assuré. Qui me sont destinés.

Provocation de cafards fuyant sous le frigo.

Je me retourne pour chercher 3 racailles et ne trouve là que mes voisins au concert. Une brunasse à tatouages ratés et un blairobobo à barbe mal taillée. Je hausse des épaules. Et m’engouffre dans le métro. Avant de sortir à ma station.

Sur le quai quinze minutes plus tard, un clappement de main-sifflement-rappel me fait me retourner. Les mêmes.

–          Ya un problème ?

–          Non pas du tout…

–          Je ne sais pas t’insulte les gens de dos dans la rue : ils te demandent jamais si ya un problème ?

–          (Air condescendant de bobo parigot) Oh tu pensais qu’on parlait de toi ? En fait on parlait du mec derrière nous.

Je lui jette mon regard Belleville numéro 4 « Méfie toi mon garçon ».

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On pourrait croire que c’est une provocation mais en fait ça calme souvent les situations. Il est pas tranquille. Dans le souffle du métro quittant la rame on pourrait presque entendre ses deux petites noisettes dérisoires faire « plop » en rentrant dans son abdomen : Baltringue.

–          Oooooooh tu insultes les gens dans ton dos au lieu de devant toi ? C’est très courageux ça. T’es un bonhomme (rire grave). T’as pas peur que ton iconoclasme choque les sensibilités latines de ta patrie mon garçon ?

Silence gêné : si ses couilles continuent à creuser elles vont trouver de l’or nazi ou de l’uranium. Il décide par précaution de ne pas renchérir. Il a raison.

Nous voilà à l’escalator que je gravis lestement. Je réfléchis. Je décide de passer outre ma politique usuelle de réserve. Et déclare, énigmatique (pour eux):

–          Vous savez, je crois que je comprends de plus en plus pourquoi les français ont mauvaise presse ici.

Sa copine, la voix chevrotante dans l’onde de choc de la perte de virilité de son mec, ose un :

–          Mais attends t’es là depuis combien de temps  (ce qui est franchement, convenons-en, pathétique) ?

–          Je ne crois pas que cette question ait la moindre espèce d’importance…

–          Nan mais pasque moi quand je suis arrivé […]

Je n’écoute plus. Me voilà en haut des marches, rigolant de bon cœur de ces deux spécimens (un jour je vais vous parler des français à l’étranger, du syndrome post-colonialiste du grand docteur blanc et de celui d’Antoine de Maximy). Temps de rentrer. Écrire, la mémoire fraiche. Ça.

C’était un super concert.

Surtout la fin. Les deux clowns m’ont fait rire. C’est pas donné de rire à la sortie d’un concert de Eels.

(Pour rappel le mec a perdu son père et sa sœur, suicidés. Il a trouvé les deux cadavres. Et sa mère est morte de leucémie)

Tu es morte, mais le monde continue de tourner. Fait un crochet par cet univers que tu as quitté.

Et n’oublie pas de rire un bon coup à la sortie du spectacle.

De l’adversité.

 

coverparadise.to