Rampe vers l’ouest, mon sentier

Rampe vers l’ouest, mon sentier
It’s 106 miles to Chicago, we’ve got a full tank of gas, half a pack of cigarettes, it’s dark and we’re wearing sunglasses. Hit it.

Je monte à bord du grand condor chargé comme une 106 dans un ferry pour le bled. Avec un petit sourire narquois. Plus que 2800 kilomètres de route seul dans une bagnole d’occase rouillée. Et tout ira bien, il faut que ca aille bien. Si ca ne va pas bien je vais… Oui, je crois bien que… Relax Fennec.

Mais n’y pensons pas, et tournons plutôt le contact pour foncer vers le grand Ouest canadien et une nouvelle vie.

Oui, tournons le contact.

Et la voiture ne démarre pas. Bien sûr.

Je n’ai ni la force de pleurer ni de hurler. Je reste là, comme figé. Je rigole comme un con. Loin, à l’ouest d’Eden, un compteur impitoyable s’est enclenché, le tic-tac avant ma première journée de taff. Celle où tu es censé arriver propre, calme et à l’heure.

En moins d’une semaine j’ai acheté une voiture, revendu des trucs de mon appart, trouvé un repreneur pour l’appart en question, souscrit une assurance auto, immatriculé la voiture, vidé l’appart et fait mes valises, trouvé une colocation à Winnipeg, suivit une formation, trouvé une coloc au manitoba, entamé une amourette de fins de vacances.

Il existe une échelle du stress qui mesure la chance statistique de péter un plomb médicalement, suite à des facteurs anxiogènes. Toutes ces petites choses de la vie qui vous font grincer des dents, mal dormir la nuit, hurler nu en slip dans la rue sur une ambulance. J’ai fait un High score ! En fait, le maximum. Heureusement que je suis flexible, quand la moitié des Français à l’étranger rentrent en état de choc après 3 jours sans Nutella. Il va falloir improviser:

« Oui, vous monsieur, dans la voiture qui venez de vous garer, vous n’auriez pas par hasard des pinces crocos et l’âme d’un bon samaritain ? Non ce n’est pas pour me les attacher aux tétons et m’infliger une torture supplémentaire, mais ma batterie est morte. Je vous donnerais des sous même. »

Et me voilà fonçant vers Laval, la trouille au bide de caler comme un naze sur l’autobahn cabossée qui survole le boulevard au Nord. En route…

La banlieue nord de Montréal se dégentrifie. Puis elle se désurbanise. Et enfin elle se désagricolise. Puis il ne reste que les forets bordés de chalet du Mont Tremblant. Je me permets enfin une pause, le temps de manger un burger. Le grand condor ou rusty Jane -une Hyundai Accent Manuelle 2004 négociée 500€- est un tas de rouille couleur cuivre dont le moteur grogne en surrégime quand je passe les vitesses. Le GPS en english a du mal à prononcer les noms français. Bientôt, je suis seul de mon côté et je croise des camions chargés de rondins dans une forêt neigeuse. À Val-d’Or je glisse sur la première plaque de verglas de ma carrière d’automobiliste et manque de m’emplâtrer dans un panneau de stop. Ou plutôt d’arrêt, comme ils disent ici. La neige tombe dru.

La télé du motel passe les Simpsons en Québécois, la jolie réceptionniste me fait un prix. Le souvlaki a l’agneau me donne la nausée. Je m’effondre dans un sommeil sans rêves. Il neige toute la nuit.

Avec mes pneus d’été je ne risque pas la grande route du Nord. Trop peur de finir en vol plané dans un pin. Il me faudra redescendre de Rouyn-Noranda vers Sudbury et ajouter une journée de route à mon périple. La température remonte, les vallées boisées de l’ouest du Québec. Quelques kilomètres avant l’Ontario, dans le magasin général une bâche remplace le mur. Une paroissienne prise de boisson a traversé la boutique en négociant un virage too fast et too furious. Le fils du gérant a froissé l’aile de sa Honda en percutant un ours la nuit. Un petit. Ce seront les dernières choses que j’entendrais en français de mon odyssée.

La réserve indienne est moins misérable qu’attendu, avec ses petites cabanes qui vendent du tabac de contrebande douteux et ses énormes supérettes qui fourguent de la bière par palettes de 48. En rentrant en Ontario, la limite de vitesse baisse de 10km/heure.

Sudbury devrait faire du cinéma, mais uniquement dans des rôles de méchant. Toute en vallées et en bâtiment de briques et en friches industrielles, avec un château d’eau comme tour Eiffel que j’immortalise sous le regard des bikers du chapitre local des Outlaw en train de boire une bière sous leur porche.

La télé du motel Canadiana passe Royal Tennebaum. La Pakistanaise au guichet m’oriente vers le centre-ville. Au crépuscule, la ville est désertique, silencieuse, hormis le crissement du train qui freine dans sa propre odyssée vers l’Ouest. Tout est fermé. J’achète des chips à la supérette après avoir essayé un restau fermé à 9 du soir. Le lendemain je mange un petit dej dans une assiette en carton quand un dealer m’accoste dans la galerie marchande qui semble structurer le centre de toutes les villes canadiennes. Le vigile dans son gilet pare-balle fait semblant de ne rien voir.

Le serpent de la route est un monstre d’énergie disait Jim Morrison, il bénit ceux qui l’embrasse sur la tête sans peur. Mais il avale les craintifs. Sa queue sinue toute en courbes de femmes dans les bois, et le lac -n’importe lequel – n’est jamais loin. Il y a tellement de lacs au Canada que les noms reviennent comme un mantra sur les panneaux qu’un fonctionnaire zélé a accolé sur chaque étendu d’eau statique ou mobile au bord de la route: eau sombre, lac aux ratons laveurs, aux élans, aux castors, lac calme , rivière rouge, rivière de raine . Parfois un camion me colle au train pendant des dizaines de kilomètres avant de me doubler poussivement. Route à 90, 100 autorisé. Je ne risque pas la prune, je suis les conseils de bison stressé. Je suis le seul.

Wawa.

La ville-frontière. L’Ouest se matérialise. Quelques rues. Des motels pleins. Tous. Dans l’auberge-bar je demande la taulière. Pas de chambre. Plus de chambre. Même pas à White Water à 120 kilomètres. C’est exceptionnel. Il paraît.

« Mon chou tu devrait filer à la station. Elle ferme dans 5 minutes, sinon tu vas passer la nuit ici jusqu’à l’aube. »

Je file à la station. J’avale un redbull, j’envoie du punk sur l’émetteur radio connecté à mon téléphone. Je crève de fatigue. Pas de chambre à White Water. La nuit tombe lentement. Les camions pleins phares, les panneaux qui indiquent les traversées d’élans. La radio qui fait un tour de bande FM avant de revenir vers le punk. Pas d’OVNI. Cigare au bec, bâillement. Le serpent est en train de me prendre tendrement dans ses anneaux. Arrivé à Marathon j’envisage de dormir dans la cafète du coin comme un vagabond en me demandant si j’aurais encore des chaussures au réveil. Ou une voiture.

Sur le parking du dernier motel, un natif fume sa clope.

« Excuse mon pote, tu ne sais pas si ya une chambre dans ce coin ? »

« T’as le cul bordé de nouilles, on vient d’annuler, il m’en reste une »

La télé du motel passe Speed. Sandra Bullocks minaude. Keanu Reeves joue mal. Comme d’hab. Je ne mange pas et je tombe dans les pommes, habillé, sur le matelas trop mou.

La dernière chose que je vois c’est la trogne de Dennis Hopper. Easy Rider.

J’ai fait 385 kilomètres de rab sur ma feuille de route. À 60-70km/h. J’arrive à Thunder Bay affamé et manque de faire une crise d’hypoglycémie sur le périph. Je prends le serpent par la queue, je le jette au sol et repart après un sandwich au poulet épicé.

Allez un petit cliché pour le folklore-du-bloggeur-avec-le-vent-dans-les-cheveux.

Arrivé à ce stade la seule perspective de bouffer encore de la junk food me révulse. Ça fait 4 jours que je me noie de pizzas en burger, de frites en trucs panés. Je rêve de salades aux noix, de pain de campagne et de chèvre avec une tasse de café buvable.

Ignace, Ontario sent la poussière, la graisse de moteur et le gasoil. Le grec obèse en chemise sale au comptoir me fait un prix. Dans sa cabine, il y a des silhouettes de superhéros comme celles qu’on met dans les salles de ciné pour le dernier Marvel. En entrant dans ma chambre fumeur peu chauffée j’ai la certitude que quelqu’un est mort ici, et peut-être il n’y a pas si longtemps. La décoration est de toute façon un homicide de toute forme de goût, mauvais y compris.

Mes yeux, mes magnifiques yeux

La télé du motel passe un documentaire sur les douanes canadiennes. Le pépé US qui débarque de Detroit, Michigan ne savait pas que le poing américain sous le siège passager était illégal. On le menotte, on lui colle 500 dollars d’amendes pour port d’armes prohibé au Canada. Avant de le laisser entrer quelques minutes plus tard avec son fusil à pompe Ithaca qui est légal, et déclaré.

Encore un fast food, l’employée du Subway me donne du « biquet » (sweety). Le biker poussiéreux sirote son café en tirant sur sa Camel. Il n’a pas eu de « biquet », plutôt du Mister. Easy Rider.

Le bouclier Canadien s’arrête un peu avant le Manitoba. L’horizon devient visible, puis plan. Le serpent raidit, et je fonce dans la poussière. Les voies d’accès à l’autoroute sont des carrefours à angle droit, pour s’insérer dans la circulation on accélère sur la bande d’arrêt d’urgence et l’asphalte spécial grogne sous les pneus.

Winnipeg est en état d’alerte à cause d’un colis suspect. Le trafic explose, et c’est toujours un peu stressant de se coltiner les connards qui déboîtent sans clignotant après 4 heures de bâillement et de ligne droite dans la Taïga. L’après-midi est encore jeune, le soleil polaire se couche une heure plus tard qu’au Sud-Est, à Montréal. Au sud. Est. Je mâche cette idée dans ma tête, comme un chewing-gum géographique.

Les référentiels changent. Le sud d’avant-hier c’était Canton, celui d’hier Marseille. Mon orient, c’est désormais New York, et mon extrême orient Paris.

Je suis une boussole. Sans point fixe à montrer, juste une direction. La sempiternelle randonnée vers  sa propre mortalité.

Kiss the snake on the head, no one get out of here alive*.

La vie est un vecteur, un serpent qui traverse des plaines, des forêts, des montagnes, des gouffres.

Et, parfois, des prairies. Aujourd’hui , j’ai 38 ans. Et le blog du Fennec bientôt 10. J’ai passé les dix dernières années entre tant de pays. Je ne regrette rien, et j’espère que vous aussi lecteurs du blog (je vais changer d’adresse bientôt à propos, et de site !) appréciez la vue du fauteuil passager.

Mes excuses si je ne parle pas trop, je suis encore un jeune conducteur fennec. Et demain pour le boulot je vais à Edmonton, en Alberta. Vers l’Ouest.

 

*Embrasse le serpent sur la tête, personne n’en sortira vivant.

 

 

 

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Toronto blues (part 1)

Toronto blues (part 1)

Toronto étale sa tranquille indifférence sur des avenues qui se croisent comme ses habitants: à angle droit. Elles sont entrecoupées de vallons, de parcs et de ponts.

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Au sud c’est l’eau. Elle transpire, souffle une haleine humide sur la ville, en toutes saisons. Parfois, ses volutes exhalent une brume fine. Et les tours de downtown ont des airs de séquoias géants qui s’enfoncent dans le blanc bistre du ciel.

Son méridien est une droite qui fonce vers le Nord. Loin. Si loin. Vers les pôles. Yonge, un axe qui écartèle la ville. C’est un peu son Broadway au rabais, à Toronto. Et comme l’artère new-yorkaise, elle mute, change. Les derniers sex-shops pour ligne de front, et du lac remontent l’invasion des condos, des restaurants, les centres commerciaux. Une lèpre de verre et de béton. Les conseillers municipaux spéculateurs, du temps où le maire était un ivrogne fumeur de crack, sont restés.  Les affaires continuent là où la vie populaire s’arrête. Il n’y a pas d’enfants sur Yonge Street. Les banquiers n’ont pas le temps d’en faire, et ceux des junkies ont été confisqués par les service sociaux. Je n’aimerais pas y grandir.

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Il y a le Eaton Center. Une ruche abstraite, un food court, du Prada, du New Religion. Du bling, de la sueur cantonaise, un Apple store pour croquer à belles dents le rêve américain.

Mais je rêve en français, et mon regard s’attarde sur les itinérants qui titubent, les toxicos qui hurlent torse nu par moins 20 en hivers. Le cauchemar américain dort roulé en boule à la porte automatique sous bonne garde des vigiles de l’argent.

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La foule bigarrée me porte. Toronto n’est pas vraiment cosmopolite. Elle est asiatique. Indienne, chinoise, coréenne. Et même parfois caucasienne, quand les salarimens s’aventurent hors de leurs banlieues impeccables et stérile, leur enfer climatisé.

Il y a Chinatown. Plus vraie que nature. Quelques rues serrées aux pancartes traduites au hasard d’un logiciel. Il y a ma rue. Ma pension de famille. Une allée entre une salle de Mah jong, un grossiste en légume, deux salons de massage-bordels, et le club social d’une triade, le clan Su Yup. Le matin je m’étire en caleçon devant la baie vitre de ma chambre, et je regarde les perdants sortir du tripot le visage triste. Un autre matin, la rue est bouclée, la police scientifique quadrille le secteur après le triple homicide dans un restaurants chinois ouverts toute la nuit. Pour un mauvais regard, un chargeur de Glock 17 vidé sur les clients.

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Traversons une autoroute de ville. Approchons la subversion castrée d’un quartier d’artiste gentrifié. Kensington Market. Un vaste choix de lattés sans lactose, de gâteaux sans glutens, de saucisses sans nitrates, de restaurants sans viande, d’artistes sans talent. On ne s’y encanaille pas, on y parade. Pour exhiber des tatouages, des barbes et du bling vintage. Kensington est cool, pourquoi la gâcher avec d’inopportuns sarcasmes existentiels ?

Les moins de 40 ans ont deux boulots : un boulot alimentaire (en général servir le café), et un truc « artistique ». Pour les femmes c’est la photographie. Les hommes écrivent. Mon enthousiasme des débuts retombe vite. Nous ne sommes pas à Prague, Paris ou Vienne. Ce sont des écrivains de coffee-shops, et des « photographeuses » de salades sur Instagram. Ceux qui ont une culture générale vous la jettent à la gueule comme de l’eau bouillante. C’est toujours drôle -pour un Européen- de voir quelqu’un se vanter d’avoir lu Steinbeck. Ou de connaitre Nietzsche. Ils utilisent des mots comme post-moderne (au lieu de bêtisier ultra capitaliste) sapiosexuel (au lieu d’endogamie bourgeoise) en fermant les yeux, comme si la récitation de leur podcast appris par cœur était une épiphanie à la porté transcendante.

Nulle profondeur où s’accrocher, nulle vie intellectuelle, juste l’abîme confortable du politiquement correcte positiviste au rabais.  Cuuuuuz Im happy. Sans débat, ni incertitude: la bauge aux porcs.

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Fuyons Kensington, retournons au zoo de temps en temps pour y acheter du fromage (c’est après tout un marché) et essayer poussivement de lutiner des thésardes en sociologie de 30 piges.

Le ticket pour le musée d’art moderne coûte 20 dollars. Je brandis ma carte de membre à l’année (cadeau d’une femme dans une autre vie) et on fait signe au vigile qui s’était approché discrètement derrière moi, que ce paysan manifeste est inexpugnable en l’état.

Pas étonnant que les sectateurs du libéralisme citent régulièrement Toronto en exemple : les pauvres y font deux boulots à la fois et les bars y ferment tôt, l’argent sale prospère sans police financière pour faire trébucher Babel.

Et on y mange bien, des plats trop riches préparés par des immigrés heureux d’échapper aux camps. Des pauvres trop épuisés pour l’insurrection, des nouveaux arrivants trop affamés pour le syndicalisme, et une police trop aux ordres pour la finance. Un état de saturation économique, démographique et nerveuse permanente. Avec -ultime camisole !- le râle lourd de la dette sur la nuque du peuple.

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 Ce que Naomi Klein, une journaliste canadienne, appelle la thérapie de choc, est ici, une façon de vivre. Elle n’est pas subie, elle est souhaitée.

Et c’est pour ça que je déteste Toronto.

( à suivre)

 

Deuxième tour de manége

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Je ne dors jamais les veilles. Avant l’examen, l’entretien d’embauche, les vacances, le vol en avion, l’atterrissage. Je reste là comme figé, sur le dos à regarder le plafond. Ou le « bouclez la ceinture » du plafonnier de l’A320.

Et je mouline, je rumine, je ressasse. J’espère, je désespère.. J’égrène les heures comme un chapelet en tournant régulièrement dans mon lit comme un vacancier sur la plage.

Mais moi, je bronze aux rayons de lune.

Le sommeil c’est comme la faim : qu’on vous en prive trop longtemps et le besoin disparaît.

Il faut se forcer à redormir comme on se force à remanger.

Mais peut-être que je raconte mal. Alors on va procéder par ellipses pour des questions de budget.

C’est maintenant ou jamais.

Dans moins de 10 secondes, une fenêtre aussi étroite qu’un puits gravitationnel de mission spatiale va s’ouvrir pendant à peine une minute et demie. Et une dizaine de milliers de jeunes Français essaieront de se glisser par le trou de serrure d’un serveur paresseux et surchargé. C’est la dernière chance cette année de décrocher un permis vacances-travail au Canada. Et, pour moi, il n’y aura pas de future occasion l’an prochain.

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Dans moins de 20 jours, j’ai 36 ans. Je serais alors officiellement et irrémédiablement un vieux. Et mes deux premières tentatives m’ont poussé à deux doigts de l’infarctus. La main crispée sur la souris je me faisais l’impression d’être Yves Montand plongeant vers la mort dans le salaire de la peur[1]. Bref, c’est ma dernière vie, il n’y aura pas de continu[2] et il n’y a pas de plan B.

S’il y avait eu un plan B j’aurais pu au moins m’interroger sur le bien-fondé de ma démarche. Mais je suis aussi peu disposé à la prévoyance et l’organisation, qu’à l’introspection.

Et je passe: 14e sur plusieurs dizaines de milliers. Je tremble, et gambei[3] un shot de vodka à 10h du mat pour me remettre de ces émotions fortes.

Près de 2 mois de développement administratifs poussifs passent. La file d’attente est interminable dans la voiture pourrie de G et sa climatisation surmenée. C’est une belle journée de canicule au poste-frontière. Le douanier jette un coup d’œil rapide sur mes documents et m’octroi le droit de vivre, de payer des impôts, et d’occuper dans un sous-emploi quelconque[4] au Canada. Jusqu’au 9 juillet 2017.

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Entre temps j’ai quitté mon appartement pour un nouveau dans Frontenac le temps d’un mois, sous-loué une chambre chez mon amie Coco, dans le quartier franco-bobo de Montréal. Deux déménagements à dos d’homme(s). Trop de choses à moi, trop de boulets, de chaines aux poignets.

(Si j’étais riche, je ne posséderais rien. Ou presque. Juste un vieux jean robuste, une carte bleue et un smartphone. J’irais dans les rues au hasard, à l’hôtel chaque nuit. Parfois des palaces feutrés, parfois des bouges à dortoir. Si j’étais riche, je passerais ma vie à me promener comme un bohémien, un nomade de luxe. Je dormirais dans des jardins les nuits d’été, et débarquerait dans des brunchs de palace en semant sur le velours des halls somptueux la terre sèche des chemins. Et le regard de mépris des maîtres d’hôtel deviendrait un rictus moustachu en ramassant à terre des poignées de biffs de 10 comme une strip-teaseuse après son show).

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Hélas je ne suis pas riche, et il me faut posséder des choses, faute d’avoir les moyens de m’en passer. Les livres par exemple. Ça pèse lourd un livre. Et moi je suis du genre à ramener à la maison les livres abandonnés sur le trottoir. Jetterais-je cette initiation au Feng Shui ou cette édition en anglais du Yi Chin commenté ? Ce Truman Capote à peine écorné, ou ce manuel de sociologie de deuxième année ?

Trente-cinq kilos de dilemme éthique, de livres, de tee-shirts. Qu’emporter quand la bibliothèque d’Alexandrie brûle ? Et une énorme valise de vêtements d’hivers laissés chez G(wen).

Encore un mois et arrive le passage obligé de l’insomnie du départ. Je fais mon petit briefing : C’est un autre Canada qui m’attend là-bas. A quelque centaines de miles, on parle anglais, on bouffe anglais, on baise et on meurt anglais. On est fier d’avoir une reine et on vote Harper. On n’aime pas trop les Québécois (qui le rendent bien). J’ai hâte de voir où on positionne un eurométéque francophone dans tout ça.

Je pense à tout ça dans la torpeur de mon lit. Car c’était un de ces étés étouffants où l’on patiente en sueur que l’humidex, ce salopard, daigne redescendre de ses grands chevaux.

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Le lendemain de cette deuxième nuit blanche d’affilée, j’avais la certitude dans la voiture que si j’arrêtais de parler à mes malheureux compagnons de voyage, j’allais mourir. Voilà comment en alternant entre  micro siestes de chat et longs monologue je pénétrais dans les terres Ontariennes. Seul mon conducteur Boubakar, un migrant de Guinée (la vraie guinée précise-t-il, les autres Guinées étant à ses yeux des pales imitations) se félicitant de ma logorrhée, car elle « le garde éveillé ». Tandis que sur la plage arrière un russe de Toronto essayait de draguer Marion, une touriste française du Jura qui n’arrêtait pas de dire à qui voulait l’entendre qu’elle est venue au Canada, car « c’est un pays sûr ». Et de conclure « pas comme le Maroc ou les pays comme ça». Avant de s’inquiéter « mais ils parlent vraiment-vraiment pas anglais à Toronto ? Parce que moi je parle pas anglais, j’ai fait Allemand LV1 ».

C’est donc en clignotant des yeux, avec 6 valises (une sur le dos, une à roulettes bloquées, deux sous chaque œil) que j’entrais dans Toronto. Par la petite porte, celle des artistes qui donne sur la ruelle.

(à suivre)

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[1] Si vous ne savez pas de quoi je parle ce n’est pas grave, c’est triste pour vous.

[2] Voilà, une référence plus accessible.

[3] Cul sec

[4] Manquerait plus qu’on embauche un immigrant à sa valeur pro : Les chauffeurs de taxi de Montréal ont tous un doctorat. C’est flippant.

Viens chez moi j’habite chez une copine

(Pour se mettre dans l’ambiance)

Se faire plaquer par SMS c’est pas top-top. Se faire expulser d’un logement qu’on paye en pleine trêve hivernale, c’est abject. Mais se faire plaquer et expulser par SMS c’est le pompon…

Je songe à ça en dégageant ma quatrième piaule à Montréal en 10 mois. Sidéré par la quantité de conneries que j’ai réussi à accumuler.

Que de souvenirs.

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L’hygiène, base de toute colocation réussie.

Après avoir connu la maison Thénardier à Frontenac, puis la recherche de colocataire printanière j’ai atterri au xxxxxx St Joseph. En sous-location. Des colocs plutôt sympas, perpétuellement en soirée.

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Oh Jammmin’!

Jusqu’à ce que je trouve un travail comme cantinier, c’était plutôt rafraîchissant. Mais se lever à 6h du matin pour affronter une horde de mômes-Gobelins aux portes de Mordor après une nuit bière-banjo-conversations politiques, c’est trop. La légitime propriétaire de la chambre, une sorte de sorcière étasunienne est revenue, et moi j’ai aménagé au xxxxxxx+100 St Joseph.

Là j’ai eu droit à des quadras endurcis, voire fossilisés. Il y avait Ray, un ancien crackhead (fumeur de crack) un peu clodo. Le plus sympa, le plus fondu. Ray a des séquelles. Ray parle tout seul avec moi. Je prétends une omelette sur le feu et m’esquive. Je rentre de soirée plus tard. Ray est là, il m’attend dans le couloir mal éclairé. Il reprend sa conversation là où il l’avait laissé.

Il y avait aussi x, le fumeur d’herbe obsédé par son cholestérol qui se fait des bons petits plats sans gluten et laisse la cuisine dans un état proche de l’insurrection Makniste. X a plein d’amis fumeurs d’herbe qui viennent le voir, parfois avec leurs trop jeunes enfants qu’il me faut surveiller pour pas qu’ils avalent des mégots dans le cendrier. Du Ken Loach.

Il y a aussi 3 chats. Et zorro, le pépère de la maison. Zorro, le chat névrosé et négligé qui pisse dieu sait où (mais jamais dans l’appart). Il est hanté par la peur de mourir de faim pour causes de maîtres abrutis. Ce qui ne l’empêche pas de partager ses croquettes avec deux matous squatteurs et sauvages.

Zorro me regarde souvent d’un air triste… Et pousse un miaouh plaintif aux airs de « pourquoi ? ». Il adore que je m’occupe de lui et il s’impose dans ma chambre quand j’écris en écoutant du jazz, malgré mon allergie.

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Ma chambre est un long salon mal meublé avec un lit en fer forgé d’hôpital psychiatrique qui grince, elle donne sur la rue. Sur cet axe majeur menant de la discothèque à la banlieue-dortoir les jackys aiment faire péter les kilowatts de leur Hyundai customisée.

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Je change de chambre et récupère un placard moins bruyant mais plus précaire à 60 dollars la semaine. C’est à peu près à ce moment que je commence à fréquenter sérieusement une compatriote.

Chez mon ex, un appartement d’angle baigné de lumière, une rareté à Montréal

Je décide peu de temps après d’emménager chez elle. Puis m’exile à Toronto un mois, elle passe me voir, trouve un job à Toronto pour Janvier. Je la visite à Montréal, trouve un job pour Décembre. Nos trajectoires se séparent. Elles ne se rejoindront jamais. La cohabitation sera agréable avec des brusques flambées de crises conjugales. Je récupère sa chambre que je lui sous-loue alors qu’elle fonce vers Toronto et un poste à la télé. Je me retrouve bientôt affligé d’une abominable colocataire lesbienne et sexiste. Une amie de A, mon ex. Le genre homme-o-phobe.

SMS : rupture/éviction sous quinzaine. Ne passez pas par la case préavis.

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Ne jamais dépendre du bon vouloir d’une femme, je songe en rangeant la piaule. J’y repense en regardant ma courte vie québécoise étalée dans des sacs de bledards en vinyle bleu. Avec des sangles qui vous font saigner les mains quand la charge dépasse 10 kilos. Heureusement, mon pote Gwen a accepté de m’aider à bouger mon barda.

Ma nouvelle villégiature a tout ce qu’il faut là où il faut : au croisement d’une rue très commerçante et animée. Colocataire tunisiens musulmans croyant (c’est-à-dire respectueux). Mais modérés (c’est-à-dire pas curés). Geek, c’est-à-dire fibre optique et accès illimité au salon vu qu’ils jouent en ligne 12/24). La chambre est plein sud, côté rue, lumineuse. Meublée, sans punaises de lit (un fléau en Amérique du Nord).

Le bon plan. Je propose de payer cash, on me répond que demain c’est Okay.

Les clefs dans la poche je vais décompresser d’une semaine à courir partout pour chercher une piaule. Soirées années 80. J’aligne les bières, je danse avec des filles. Et je rentre guilleret en fredonnant Nighboat to Cairo de Madness.

C’est la fin de la scoumoune.

 Et même si dehors il fait moins 38 et qu’il a neigé un quart de mètre c’est le sourire aux lèvres que je regagne mes pénates en footing car c’était la pire nuit de l’année. Je m’affale dans le lit. Et là je réalise.

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Le moment précis où S la végan réalise qu’elle joue  avec une peau d’animal mort

J’entends tout. Les ivrognes qui brament comme des porcs devant le fastfood en dessous. Le rire de gorge de la femme saoul qui essaye de se faire remarque. Les querelles de clodos, la sirène des flics. D’autres ivrognes qui s’esclaffent.

Même avec un oreiller sur l’oreille, et des bouchons dans les oreilles. La nuit se passe à entendre s’interpeller les petits bourges de Paris du plateau qui se prennent pour des racailles.

Je finis par m’effondrer, épuisé. Une heure plus tard je me réveille la bouche pâteuse, en sueur. Je titube vers le radiateur, cherche le variateur. Ne le trouve pas.

A 7 heure du matin, je suis crevé et en sueur. Commissure des lèvres desséchée, ma langue, une chaussette raide dans la bouche. Température unique. Pour passer sous 26 il faut ouvrir la fenêtre et laisser rentrer un peu de gueuleries d’ivrognes et d’air glacée.

–          Je pense que je ne vais pas pouvoir rester, je n’ai pas dormis. C’est quoi le problème avec votre radiateur ?

–          Ah ? Il a pas de variateur…

–          Je vais vous payer pour ce soir, mais ça ne va pas être possible. De rester.

–          Ok

Il est 8 heure de matin, je dessaoule et je n’ai pas dormis. Je sais que la patience de mes hôtes a des limites. Il faut que je trouve une chambre aujourd’hui, ce samedi fin février. Avant le gros dossier de Lundi au bureau.

Avec ma tête de déterré je fais peur aux proprios. Je rappelle les anciens tauliers dont j’ai visité les apparts, en visite deux autres. Finalement je tombe sur un logeur qui loue des chambres à temps plein, dans trois apparts.

Épuisé, j’accepte cette chambre sympa mais trop chère.

Cela fait un mois -déjà- que j’occupe l’endroit. Deux salles de bain, des voisins étudiants avec un sound-système à décorner un boeuf. Mes colocs? Un couple français, deux belges, une stagiaire.

C’est mon 5eme appartement en moins d’un an. Et bientôt il me faudra partir: mon permis de travail s’achève.

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Home sweet home (CIRCA 04/2015)

Comme mon logis est occupé jusqu’à 2016, je pense que d’autres appartement suivront…

Fait frète!

Fait frète!

Ah mais non mais non, mais c’est l’hiver, jme souviens plus d’quoi c’avait l’air.[1]

On me demande parfois si il fait froid à Montréal. Je répond que non, c’est un lieu de villégiature hivernale exceptionnel. Comme ceux où l’URSS envoyait ses citoyens exemplaires pratiquer la cryothérapie.

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La mort au coin d’une rue, un peu comme dans le 9-3.

Il fait -36 degrés aujourd’hui. Enfin pas vraiment. Juste moins 22, mais vous aurez froid comme si il faisait -36. Celsius hein, pas l’échelle bancale de Fahrenheit.

La raison est simple et elle porte un nom de suppositoire anti-rhum.

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L’humidex, c’est l’indice qui vous permet de calculer les infinies variations dans la symphonie de souffrance en ouil majeur que va vous infliger cette saison qui cesse définitivement d’être drôle après la derniere galette des rois. L’humidex vous fera insulter le vent, vous demander si votre pénis va congeler quand vous urinez sur un arbre en rando, et globalement vous faire développer un syndrome de Stockholm singulier au terme duquel vous deviendrez fou, ou Canadiens..

Je sais ce que vous allez me dire : L’hiver c’est fun, on se torche au grog en écoutant Richard Cheese au coin de la cheminée. En se demandant ce qu’il y a sous le sapin et en discutant avec Tata Ingrid. Enfin, peut-être pas vous, mais moi oui.

Sauf que ça, c’est Noel en Europe, c’est-à-dire les 4 ou 5 jours d’hiver qu’on attend avec impatience. Le temps de dessoûler et de se débarrasser discrètement de la cravate de tata Ortense (on appelle ça Janvier) et nous voilà en Février, le mois des suicides. Le mois des examens où on ne va pas pasque on est à peine capable de sortir du lit pour aller aux toilettes.

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Scène d’une rare violence, des jeunes défavorisés sans chauffage à la maison ni NetfLix, obligés de jouer dehors par moins 45

Le mois où on colle une claque aux enfants quand ils demandent à sortir faire un bonhomme de neige (ça t’apprendra à faire le malin ). L’hiver: on s’ennuie tellement qu’on copule sans contraceptif juste pour le grand frisson de faire une petite scorpion ou un petit vierge de plus (les deux signes les plus répandus statistiquement, faut bien se réchauffer).

Si un jour je suis président des saisons, j’interdirais les févriers et les mars pour offrir une double ration de mai-juin.

Aujourd’hui donc il fait moins 32. Je m’équipe comme si j’allais gravir le K2. L’important c’est de colmater tout ce qui est en contact avec cette saison pourrie : visage, mains, pieds (par le sol). Ma veste est la plus chaude du monde ( et je l’ai acheté 20 dollars au lieu de 1500 au Emmaus du coin) alors je pourrais être torse nu dessous et ne rien sentir. Par contre mon visage, sans ressembler à un nationaliste corse c’est moins facile. Et puis c’est illégal de ressembler à un nationaliste Corse. Aucun respect pour le folklore de nos jours.

La neige, fascinant ça la neige. Ya plein de types de neiges ici. Des mots intraduisibles en français pour la décrire autrement que par « putain de merde je souffre ».

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Le gros flocon qui se pose dans ton œil alors que t’es mal réveillé, le petit sournois qui fond et gèle en un quart de seconde juste derrière ton oreille, la goutte pas vraiment solide qui te crachote à la face comme un chat en colère. L’hiver est une école de souffrance, sortir dehors c’est comme si quelqu’un vous pinçait les fesses fort, partout.

Une fois par terre, la neige cesse d’être un cliché rigolo de carte postale pour devenir un danger publique qui risque de t’envoyer aux urgences, le tibia à l’air libre. Si au début on s’en félicite (ca diminue les dividendes des fonds de pension que nos salaires peinent à rassasier, nous les négres modernes du capitalisme  des baby-boomers) on réalise qu’on est pas à l’abris. Et qu’on risque d’atterrir en hurlant 8 heures dans un hôpital avant d’avoir une sucette et une injection de morphine.

Car ne l’oubliez pas: ici c’est le Canada. Si ça ne l’est pas pour vous et qu’il fait froid c’est que vous êtes en Finlande, ou en Sibérie, pays où on apprend à hurler à cause du froid de manière vocale.

Tout ça pour dire que le Canada c’est le meilleur système de santé d’Amérique du Nord. Apres celui de Cuba (authentique).

La neige n’est pas ce que vous croyez. La neige est dangereuse et sournoise, elle se cache dans vos souvenir d’enfance pour vous molester, un peu comme pédobear.

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Il y a :

  • La neige de base qui fait cronch cronch quand tu marches dessus. Celle-là je l’aime bien car elle est peu malfaisante.
  • La neige gelée dessus molle dessous, un peu comme une crème brûlée.
  • La neige mesquine tassée par les passants qui forme un genre de miniglacier sournois dont le seul but est de te faire chuter et de tuer en t’éclatant la tête comme Clement Meric (bon celle-là n’est pas fine).
  • La neige qui te guette au bord du 35eme étage au centre ville pour te sauter dessus et t’exploser aussi la boite crânienne comme un sniper Serbe.
  • La vieille neige marron pourrie dans laquelle tes lacets vont venir s’abreuver en t’obligeant à te dégelasse les mains en les renouant. A ce moment-là typiquement le bus passe, comme une ultime injure du destin.
  • Le petit glaçon pervers qui t’attends pour se glisser sous ta chaussette quand tu te crois à l’abri du danger sur le palier de ton appart. Ou plus tard, la flaque froide qu’il a laissé.
  • Les particules de glace en suspension dans l’air, un peu comme quand tu te frottes longtemps les yeux. Si elles sont là, c’est que ta durée de vie dehors se compte en minutes.

Tu attends donc en sautant d’un pied sur l’autre ton putain de bus en te disant que 5 minutes de retard par ce temps, ça devrait être passible du peloton d’exécution.  Comment ça le métro ? Pour suer comme un soudeur brésilien avant d’attraper une pneumonie une fois à l’air libre ? Comment ça la voiture ? Pour pelleter comme un cheminot dans un film d’Alain Renais, t’asseoir dans un fauteuil par moins 30 pendant un quart d’heure en attendant que le moteur daigne te sauver de l’hypothermie ?

Tu n’y penses pas. Prend le bus.

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Ou alors, à bicyclette?

Mieux, appelle le boulot et reste devant le marathon les Simpson sur le câble.

[1] Chanson des colocs, groupe dont le chanteur s’est suicidé par Hara-Kiri, preuve que l’hiver tue.

Luxe, came drame et foncédé

Summer (sex) in the city

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C’est une ville stérile et castrée qui borde le parc le plus célèbre au monde. Pas de restaurants, de bars, de cafés, de magasins, pas d’enfants qui jouent. Des vigiles vigilant de vigie qui gardent les immeubles immaculés. Ils ont des airs de caniches humains, ils aboient derrière les clôtures.  Nulle part ou s’asseoir. Rien à voir, si ce n’est une sorte d’autoroute de luxe. Sur des kilomètres du silence bitumé. Et de la solitude urbaine avec pour seul signe de vie les voitures. Le stade ultime de la gentrification, la ville figée, purgée du chaos, du mouvement, du désordre.

Dans les années 80 mon père avait failli se faire casser la gueule en s’asseyant sur un « banc privé » de l’avenue pour reposer ses pieds. Le larbin du bloc avait jaillit de sa boite avec une schlague pour le tabasser en lui beuglant l’ordre de se casser.

Je tente le diable et renouvelle l’expérience sur une de ces banquettes en pierre. Rien. Je chantonne. Rien. Personne ne sort pour dire au vagabond de se tirer à Harlem. Je suis légèrement déçu. Moi qui me voyais déjà poser des pièges dans central parc après avoir été tabassé par le Sheriff comme dans Rambo [1].

Dans le parc des yankees jouent au baseball, des couples se bécotent et des cadres se détendent devant un café dans une coupe en plastique, des femmes en tenue de joggeuse promènent 8 chiens en même temps.  Si on s’allonge au bon endroit, on ne remarque même plus les tours et les chants d’oiseaux évoquent « l’île aux nombreuses collines » (la signification étymologique de Manhattan) d’avant l’arrivée des colons. Et au nord, c’est Harlem.

Harlem streets 

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Il parait que la nuit c’est la zone, mais là il faut beau et c’est sympa. Des stands dans la rue vendent des DVD de documentaires sur l’esclavage, des compilations de funk et de soul. Mais aussi, des pamphlets et la propagande antisémite de Farrakhan.

Et ces very strange DVD d’information des Nuwaubian Nations aux noms comico-mystiques. Genre « transmutation afro spatiale transcendantes ». La secte de tarés suprématistes et racistes prétend ainsi que les afro-américains sont des hommes verts ayant rouillé au contact de l’oxygène de l’air. Les théories farfelues de son Rael, Malachi York, ont cependant énormément inspiré la scène hip-hop New Yorkaise des années 90 et permis au gourou de se construire son petit Disneyland Egypto-Spatial en Géorgie  . En 2002, le gout déraisonné de Malachi pour les petites filles le rattrape et il se mange 135 ans de prison. Les militants blacks hurlent au complot fédéral, le temple cosmique est vendu puis détruit.

Aujourd’hui il reste surtout ces logorrhées fameuses qui partout ailleurs seraient considérées comme de la haine raciale. Elles sont protégées par le 5eme amendement aux Etats-Unis, pays où la censure d’un discours quel qu’il soit, est inconcevable.

Une église anglicane plus respectable a organisé une « block party » quelques rues plus loin. Je m’approche. L’église finance des « breakfast clubs » sortes de cantines du matin pour les enfants avant l’école. Les saucisses et les burgers embaument.

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Une jolie Afro-américaine au visage fin qui anime un stand sur le massage shia tsu me propose de rester. Le mec au visage peu avenant qui me dévisage de l’autre côté de la rue me défie de rester.

Au retour, dans le métro, un gosse se suspend comme un cochon à la barre d’acier du métro en dansant pour taper la manche.

Le clodo poète d’Alphabet city 

J’ai encore marché des heures. Longé la côte Ouest de la ville en scrutant Jersey City par-delà le delta. Traversé des marina aux odeurs de gasoil.

Puis, je grimpe sur la « high line », un projet de rénovation urbaine sur une ancienne voie de métro aérienne qui longeait la ville en traversant des immeubles. L’ex maire Guliani voulait la détruire, mais deux citoyens ont réussi, à force d’acharnement, à sauver la ligne suspendue. La voilà devenue une promenade fleurie et artistique. Comme la coulée verte parisienne, la high line a aussi un rôle écologique de fixateur d’azote, sorte de climatisation bio à l’échelle de la ville.

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Puis c’est déjà Tribeca. A la sortie de Lafayette Station, un clodo afro-américain a posé son échoppe qui proclame « poèmes à la demande ». Je fouille dans ma poche pour lui tendre un Washington plié. Il m’explique qu’il était un grand poète, avant. On devine avant quoi. à ses yeux entrouverts, à son visage en l’air. Comme si il bronzait à la lumière des lampadaires. Il farfouille et me sort un press-book photocopié qu’il serre entre ses griffes sales . Un article du New York Times sur un poète, cet autre lui. Avant. La publication, le gout bref de la réussite. Des fêtes du tonnerre.

–              Avec des mannequins, et ce français que tu connais peut-être…. Jean-Michel Jarre ? Pour un petit gars comme moi d’Alphabet City sur Est-Hudson c’était bien pendant que ça durait.

Alphabet city. Des avenues nommées par des lettres à quelques blocs. Les new-yorkais avaient un proverbe dans les années 80 : Avenue A tout va bien (its Allright), avenue B faut être Brave,  avenue C faut être fou (Crazy), avenue D t’es mort (Dead). 

Peut-être qu’il a déjà sa dose pour la soirée, peut-être qu’il est content de parler. Il n’essaye pas de me tirer plus de fric. Il gribouille une dédicace sur le dossier de presse : un petit poème décousu.

–              Moi aussi j’écris un peu tu sais.

–              Alors tu sais que ça ne dure jamais longtemps. On ne fait pas ça pour la gloire. C’est comme une drogue. Mais je vais revenir bientôt, je prépare un truc. Il titube : Tant que t’es pas mort dans ce pays, ya de l’espoir.

Il me demande de le prendre en photo. Puis mon email.

–              Quand je serais de nouveau célèbre, je viendrais te voir en costume avec du bon champagne à Paris. Tu montreras au mec d’Alphabet City Montmartre ?

–              Sure buddy. Lets keep in touch. But now I gotta go.

The last dive bar in Manhattan 

Il fait terriblement chaud et moite.  Je suis perdu sur la 9eme. Qu’est ce qu’ils ont tous avec leurs mots de passe ? Mon smartphone renifle les effluves digitaux qu’embaument commerces et habitations proches,  l’antenne en l’air. Il cherche un réseau wifi sous le zenith. Il faut consommer pour se connecter. Et je n’ai pas faim. Ni envie de boire un de ces cafés new-yorkais qui se déclinent soit en flotte maronnâtes, soit en crack liquide qui te file des palpitations. Pourquoi pas une bière bien fraiche ?

En me raclant les pieds sur les trottoirs dévastés à m’en faire saigner les talons j’ai découvert qu’il n’y a pas beaucoup de terrasses à New York. Le Holland bar au 532 n’a pas de terrasse non plus. Juste un comptoir sombre. Des cartes postales de clients. Ces affichettes qui proclament « le docteur vous rappellera pour vous dire de prendre vos médicaments ». Le rayon de lumière de la rue, qui jette en ouvrant la porte un éclat dantesque sur la saynète, est vite dissipé.

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Elle trône dans les ténèbres. Une déesse du comptoir devant son graal sale de mauvais moscatel. On ne saurait dire, à ses traits fatigués, son âge. Et si elle a vieillit trop vite, ou si elle a de beaux restes. On devine une histoire de souffrance intime ou physique. Elle plisse ses beaux yeux bleus pour filtrer le soleil qui perle derrière les stores poussiéreux. Je pense à Faye Dunaway dans Barfly, à Bukowski.

Je sirote ma bud en discutant avec un ouvrier syndiqué qui me demande pourquoi je suis rentré dans « le dernier dive bar de Manhattan »[2].

  • Pour rencontrer les derniers vrais new yorkais de Manhattan, bien sûr. Pas ces white collars[3] à la con ou ces poseurs à postiches du village.
  • T’es sur que t’es un touriste ? Les touristes ne parlent jamais de poseurs à la con du village.
  • C’est compliqué. J‘ai des sensations de déjà-vu ici.
  • De quoi ?
  • Sorry, de dee-jah wuw. Je parle français avec un accent compréhensible pour le type.

Notre conversation a attiré l’attention de la jolie blonde. Elle tourne la tête et me regarde sans me voir. Son regard se repose à la ligne d’horizon des bouteilles de scotch face à elle. Elle semble chercher au loin un Ulysse qui ne reviendra jamais en tissant la tapisserie de sa terrible addiction.

Le docteur-barman lui pose sa monnaie devant elle, et elle plie son cash avant de le ranger dans son soutien-gorge, tout près du cœur. Elle retourne la tête et m’aperçoit enfin. Elle ouvre la bouche comme si elle allait parler mais rien ne sort. Je crois entendre un cri de détresse subvocal. Un appel à l’aide. Mais rien.

Pensive, elle se ressaisit.

Je ne suis pas Orphée, et elle ne sera pas mon Eurydice. Je paye ma chanson au juke-box comme on laisse une rose sur une tombe, et sort du bar.

Dehors, il y a la lumière, les cris, la vie.

Ce soir, j’ai rendez-vous avec Brooklyn.

J’ai mis ma plus belle chemise.

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A night in Brooklyn

  • Racaille putain tu me saoules !

Il va falloir revoir mes plans pour ce soir. Je n’ai pas été sélectionné pour la roof-party[4] select des couch-surfeurs péteux de New York. Cela allait mal avec ma mystique de toute façon.

Devant le supermarket, un type vend des pochoirs bombés sur des plans du métro en papier. Avec ses yeux noirs un peu latins et son béret, il me rappelle immédiatement mon camarade Splif Gâchette. Je demande à voir sa marchandise.

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  • Pourquoi tu me parles en anglais ? T’es français comme moi, qu’il me lance en titi.

On sympathise. L m’invite à une roof party plus confidentielle sur un toit. Dans un coin de la ville plus folklorique. Il va partir dans une paire d’heure. Le temps de continuer à vendre ses œuvres en squattant le wifi du bar d’en face sur un PC qui crache du rap de ses mini-speakers.

Ses deux pitts s’appellent Racaille et Sensei. Ils s’emmerdent un peu, assis sagement à côté des bums de Brooklyn qui tremblent en attendant leur dose en colis Fedex de la cité d’à côté. Racaille jappe.

  • Et le soir, tard, les renards se ruent sur l’oseille

Arrive le pote de L, V. On était en train de chanter « Bad boys de Marseille » devant les passants interloqués en se sifflant en screud une trappiste californienne dans sa choppe en papier-brun.

V est chaud, en gobant sa 40[5], il lance :

  • Putain maintenant jveux cracher du free-style. Pose un beat cousin.

Je m’exécute. Avec ça.

Le mec envoie du bois lyrical directement des abysses de Morgan Street. Je griffonne un truc à la hâte. Il se prend la langue dans le tapis, trébuche et bégaie. Time out.

J’embraye en seconde. sur ça

En direct de brooklyn/jcrache dla rime/suspendu au lampadaire/ pendu à un reverbere?/ la saga pas sage affable du passage à tabac musical guide mes pas/ lettre par lettre ou ne pas être : l’heure de ta sentence avance/ flow ardu , scanne les lardus. grosse prose façon slam-drame -larme. Am-stram-gram. présidant sous les néons/ ton sébum est mon podium/ pour le blitzkrieg lyrical/ Perché barré dla barricade : pavé d’une nuit d’été fatale.

C’est, pour les clodos poètes d’Hudson /pour les prolos esthètes d’Morgan, pour Belleville zoo : RAMPONNEAU ! Pour les Piafs dla rue Piat, Miss Dam : speakerine du Macadam et rimailleuse râleuse.

 J’en ai rêvé, Brooklyn ca lfait. Jsuis possédé par le beat comme Emilie rose, gerbe dla rime en prose. J’exorcise le rap bidon. In nomine patris, au nom d’Immortal du NAS, du vice et râle.

On se casse direction le toit du monde, où des artistes russes et ukrainiens peignent une fresque en contrebas de leur loft immense. L jongle entre ses deux Pitts en laisse et porte sa quincaillerie artsy en titubant à travers East-Williamsburg.

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Epilogue

Les Forties se suivent et ne se ressemblent pas. Je manque de tomber de l’échelle qui donne sur le toit où Z et R peignent un kosmonik iconique.

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Je fais dans le mysticisme de fin de soirée et je cause avé maria avé V l’Italien-Grec. Le genre catholique comme un personnage d’Abel Ferrara : putes et crucifix, coke et confessions. Les meilleurs. Il est minuit docteur Fennec, et je n’ai pas envie d’aller au lit. Car demain il y a bus pour Montréal.

Le lendemain me voici dans le terminal crade de Penn Avenue.

Arghhhhhh: cette fois ci-encore je poireaute 3 plombes à la frontière.

Montréal, l’insupportable petite mégalopole de province. Montréal allégée en béton et en rappeur qui crachent aux coins de rues sous les projecteurs des lampadaires.

New York va me manquer.

 

[1] Le 1, le seul bon, le plaidoyer contre la guerre, et pas les abominables purges subséquentes.

[2] Dive bar : Bar glauque

[3] Employés en col blanc de la banque, la finance, etc….

[4] Fête sur un toit d’immeuble

[5] « Bière » de rappeur pauvre vendue en bouteille de 40 onces, donc 1 litre 20. La 40’s c’est un peu la 8-6 du Ghetto East Coast pour se torcher vite et budget. C’est une liqueur de malte sans houblon, donc comme de la bière sans aucune sensation d’amertume. Pour être plus prosaïque, c’est dégelasse.

Time square, here lies the american dream

Dans les épisodes précédents:
New york blues (partie 1)
Crimes et châtiments (partie 2)
 

Time Square iz burnin’

  • Regardez, c’est de Niro !

Mon voisin me regarde comme si j’étais l’idiot du village…

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Je jurerais qu’Al Pacino m’a entendu. Et qu’il a souri entre ses deux cerbères du NYPD. Peut-être qu’à chaque fois qu’il va à Penn Station un demeuré comme moi hurle qu’il  l’a adoré dans Taxi Driver ou dans le Parrain. L’acteur de Scarface est vite placé à l’abri pour éviter l’émeute.

Je me balade dans le vaste réseau de couloirs, boutiques souterraines et allées. Je remonte sur Time Square.

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Et de me retrouver entre deux minnies mexicaines et un elmo. Puis entre un doomsayer[1] et une jolie brésilienne les fesses à l’air.

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Ca coseplay[2] sec à Time Square. Et pour un peu de fric il est possible d’immortaliser une wonder woman contrefaite ou un spiderman fripé.

Hélas, le stress et des problèmes personnels peuvent rendre ces illustres amis des enfants un peu amers, voire carrément psychotiques.

Ainsi, Elmo n’a pas hésité à lancer bourré des tirades antisémites en 2008. Tandis que Woody de Toy-Story a montré qu’il portait bien son pseudo[3] en pelotant une passante en janvier. La semaine de ma visite à New York, Spiderman faisait dans le tabassage de mère de famille. Ces incidents ont incité le maire de la ville à prendre des mesures en réglementant le coseplay. Avant qu’Ironman finisse par tirer sur les passants comme un vulgaire lycéen de l’Idaho.

 

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Je me demande s’il était intentionnellement possible de bousiller davantage la première puissance mondiale en le faisant exprès. Et je n’arrive pas à répondre à mon interrogation silencieuse.

Hey babe, take a walk on the wild side 

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Dieu que les brooklynaises sont jolies. Tellement loin du cliché de l’obèse en stretch moulant qui bouffe du cholestérol.  Fines, et féminines, elles n’ont pas l’agressivité hystérique et hautaine des parisiennes. Ni la vulgarité bruyante et quasi carnassière des autres américaines. Elles ont la peau finement tatouée d’arabesques dans toutes les nuances, du pâle laiteux des rousses au caramel apetissant des portoricaines en passant par l’ébène profond Afrique.

En suant dans le wagon non climatisé je constate que le quasi-état de Sharia du métro parisien qui banni jupes et décolletés sous peine de remarques grossières voire d’agression sexuelle n’a pas cours ici.

Une gamine portoricaine en mini-jupe croise mon regard, met un coup de coude à sa copine. Elle rigole dans un tintement gracieux de verre en cristal, et me lance un sourire timide. Mais la vague me pousse hors de la rame sur le quai d’union station.

Je suis le mouvement. Et je suis le mouvement.

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Et là, devant le Time-Warmer building, une foule canalisée et sous bonne garde manifeste contre la guerre à Gaza. Malgré les cris, l’ambiance bon enfant est loin des débordements à Paris. Nul drapeau du Hamas. Les panneaux appellent à cesser le financement militaire de l’Etat Hébreux et à une résolution pacifique du conflit. Les femmes voilées posent fièrement pour la photo avec leur pancarte.

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Et déjà j’arrive à central parc et sa 5éme avenue. Que je longe sous le ciel de plomb.

[1] Doomsayer : Fanatique religieux la plupart du temps atteint de troubles mentaux et SDF qui proclament l’apocalypse imminente avec une pancarte dans la rue, bible au poing.

[2] Coseplay : Passe-temps consistant à se travestir en personnage de films, bande-dessinée ou autre et à se poster à un coin de rue. Histoire de compenser une faible estime de soi ou de triper sous l’influence de substances variées. Si le « coseplayer » est déguisé en clodo prêchant l’apocalypse, c’est sans doute un doomsayer ou Mickey Rooke.

[3] En argot US Wood est une expression pour érection. Woody, d’histoire de jouet (Woody from Toy story). Si c’est pas de l’incitation à la débauche ça.

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