Hochelaga, fée d’hiver

(Apres avoir reçu plusieurs retours me demandant « plus de photos » j’ai décidé de poster un texte plus léger et abondamment illustré. L’idée sera de décrire plusieurs quartiers de Montréal au rythme des saisons, et à mesure que mon regard sur Montréal évolue).

 

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Hochelaga-Frontenac-Pie IX. Noms acadiens.

Est-Montréal. Terminus du rêve canadien

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J’aime le charme de fiel suranné de ton acier industriel rouillé.

Le regard furtif et effronté des chats du quartier.

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Tes magasins à l’air abandonnés qui vendent des produits tellement exotiques qu’ils en sont apatrides.

Je joue à me faire peur à la nuit tombé, quand les dealers se proposent de m’approvisionner.

Tes itinéraires errants d’itinérants aux regards hagards reflètent leurs intérieurs brouillards.

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Ton art de rue décalé chante l’histoire d’une gloire passée.

Tes murs me parlent de grands soirs repoussés aux calendes dans les calanques léninistes de tes groupuscules anarchistes.

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Tu me rappelle d’autres quartiers que j’ai connus, de briques rouges.

Tu me rappelles ma Belleville et sa couronne de roseaux, de Ramponneau à Jean Pierre Timbault.

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Tes venelles vénales sans égales m’attirent et m’attristent

Car, même si tes préaux m’étreignent tendrement dans leur étau : je ne suis pas l’homme d’un seul ghetto.

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Tu me rends rarement mes saluts Hochelaga. Et dans tes sourires les dents cariées s’alignent comme les squats dans tes allées.

Et tes écureuils faméliques survivant de l’hiver guettent pour un bout de pain les paliers surplombés de fer écaillé.

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Fenêtres barrées, chaussée défoncée, clin d’œil de nigériane gourmandes qui tapinent au marché à viande.

Tu te laisses aller Frontenac, ta mauvaise graisse de misère, de mauvaise grâce, n’est pas la prérogative de tes rapaces.

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Et si ta folie m’éclabousse parfois en saillie : tu restes en vie ma bonne amie.

Et tu étais la perle industrielle, la plus belle, la plus altière, des manufacturières!

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La reine des ouvrières de Montréal!

Moi, je te préfère à Mont-Royal.

 

 

 

 

 

Bonus round: Un peu de musique pour se mettre dans l’ambiance:

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Last stop, this town

Le Fennec est tiède

Ya ce truc-là. De l’électro. Gratos.

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Plastikman a pas été terrible. Beat linéaire de festival transe, platitude absolue d’un évènement sponsorisé Rebdull qui ne souhaite pas filer des tachycardies gratuitement à ses usagers pré-ados. On s’est fait chier grave.

Maintenant c’est Eels. C’est sans doute mon groupe préféré dont j’ai chroniqué pas mal d’album jadis pour mon complice M Faurouvitch, alors nègrier officiel du site www.nousexploitonsdesjournalistes.fr (et moi dans le rôle de Kunta Kinté, l’esclave qui cours plus vite que les coups de fouets). Les majors ont tellement aimé mes chroniques qu’elles les ont volé sans me payer. C’est dire si j’ai du talent. La preuve ? Ici et ici. Ou alors ici ? Peut-être ici ? Vous voyez le topo…

J’ai loupé Eels à Paris, Pékin, puis encore Paris. Fichu karma. À Pékin, ma collègue N. a refusé de changer de tour de garde « Oh c’est con j’y vais justement ». Damn. Ma blonde est revenue chamboulée du concert. La chanson « That look you give that guy » sans doute. Celle qui parle des femmes qui ne nous regardent pas comme ces mecs là-bas, dans le bar. Ce regard qu’on n’a pas, ou qu’on ne remarque peut-être même plus.

La première partie est sinistre. Une jeune femme avec des problèmes indicible de lithium miaule dans le micro, engoncée dans une mitaine de Banshee Irlandaise. Et le pire, c’est qu’il y a un violon pour l’encourager.

Les débuts du concert sont aussi modestes. Et, E (le chanteur de Eels se prénomme E) s’en excuse.

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–          On va se faire des chiantes ce soir. Après on verra.

(Le mot qui résume le mieux 20 ans de carrière des Eels est « bipolaire ». C’est littéralement un groupe maniaco-dépressif passant de la noirceur la plus profonde à des phases intenses d’agitation. Eels est aussi notoirement connu pour faire les meilleures putains de concerts de rock de la décennie. Avec des stripeuses sur scène ou le philarmonique. Mais toujours du bon gout. Toujours.)

–          Maintenant on va se faire des trucs plus positifs

Le Fennec est chaud

Il faut avouer que j’ai été particulièrement enthousiaste. Je tape du pied, je clap des mains à la fin des chansons. Comme dans un concert, quoi.

Mark Olivier Everett entonne contre toute attente « Last stop, this town ».

 Tu es morte, mais le monde continue de tourner. Fait un crochet par cet univers que tu as quitté. Il fait sombre toujours un peu trop tôt. Te languis-tu de ce très cher sentiment de perte?  Demande E.

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J’hurle « Awesome » dans un paroxysme de Eelserie dès que les première note de clavecin retentissent. Ce détail a son importance. Vous verrez. Cette chanson parle de ce sentiment bizarre en arrivant dans une ville inconnue. Ce spleen qui vous prend à la gorge. La délectation morbide d’un jour de grand magasin avant Noel. Ce mal qui fait du bien. Il faut arriver un soir tard à Kuala Lampur, Berlin ou Paris pour comprendre.

Puis E pete un plomb à la fin de « A daisy throught concrete » (une pâquerette à travers le ciment) et hurle « prenez moi dans vos bras » comme un républicain sous exta en campagne. Il fait le tour de la salle en faisant des poutous tandis qu’un gars lui cours après pour avoir son câlin. En vain. Quand il me prend dans les bras son odeur d’eau de Cologne me retourne. Mais je m’en fiche.

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Entre nous, j’ai quand même perdu mon pucelage en écoutant son premier album. Ça fait des souvenirs, l’air de rien. Je me souviens de la chanson, mais pas de la fille.

 

On re-chauffe le Fennec

A la sortie je fais mon sondage :

–          Il y a toujours un seul rappel en Amérique ?

–          Oui souvent

–          Vous avez aimé ?

–          Grave !

Me dirigeant vers le métro. J’entends un « awesome » retentissant. Suivi d’un « ta gueule » moins assuré. Qui me sont destinés.

Provocation de cafards fuyant sous le frigo.

Je me retourne pour chercher 3 racailles et ne trouve là que mes voisins au concert. Une brunasse à tatouages ratés et un blairobobo à barbe mal taillée. Je hausse des épaules. Et m’engouffre dans le métro. Avant de sortir à ma station.

Sur le quai quinze minutes plus tard, un clappement de main-sifflement-rappel me fait me retourner. Les mêmes.

–          Ya un problème ?

–          Non pas du tout…

–          Je ne sais pas t’insulte les gens de dos dans la rue : ils te demandent jamais si ya un problème ?

–          (Air condescendant de bobo parigot) Oh tu pensais qu’on parlait de toi ? En fait on parlait du mec derrière nous.

Je lui jette mon regard Belleville numéro 4 « Méfie toi mon garçon ».

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On pourrait croire que c’est une provocation mais en fait ça calme souvent les situations. Il est pas tranquille. Dans le souffle du métro quittant la rame on pourrait presque entendre ses deux petites noisettes dérisoires faire « plop » en rentrant dans son abdomen : Baltringue.

–          Oooooooh tu insultes les gens dans ton dos au lieu de devant toi ? C’est très courageux ça. T’es un bonhomme (rire grave). T’as pas peur que ton iconoclasme choque les sensibilités latines de ta patrie mon garçon ?

Silence gêné : si ses couilles continuent à creuser elles vont trouver de l’or nazi ou de l’uranium. Il décide par précaution de ne pas renchérir. Il a raison.

Nous voilà à l’escalator que je gravis lestement. Je réfléchis. Je décide de passer outre ma politique usuelle de réserve. Et déclare, énigmatique (pour eux):

–          Vous savez, je crois que je comprends de plus en plus pourquoi les français ont mauvaise presse ici.

Sa copine, la voix chevrotante dans l’onde de choc de la perte de virilité de son mec, ose un :

–          Mais attends t’es là depuis combien de temps  (ce qui est franchement, convenons-en, pathétique) ?

–          Je ne crois pas que cette question ait la moindre espèce d’importance…

–          Nan mais pasque moi quand je suis arrivé […]

Je n’écoute plus. Me voilà en haut des marches, rigolant de bon cœur de ces deux spécimens (un jour je vais vous parler des français à l’étranger, du syndrome post-colonialiste du grand docteur blanc et de celui d’Antoine de Maximy). Temps de rentrer. Écrire, la mémoire fraiche. Ça.

C’était un super concert.

Surtout la fin. Les deux clowns m’ont fait rire. C’est pas donné de rire à la sortie d’un concert de Eels.

(Pour rappel le mec a perdu son père et sa sœur, suicidés. Il a trouvé les deux cadavres. Et sa mère est morte de leucémie)

Tu es morte, mais le monde continue de tourner. Fait un crochet par cet univers que tu as quitté.

Et n’oublie pas de rire un bon coup à la sortie du spectacle.

De l’adversité.

 

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Prométheus : Dans le box-office, personne ne vous entendra crier.

Hollywood est en crise. La grogne des scénaristes a bon dos. Les scenarios se ringardisent, les remakes cheap abondent. Coté réalisateurs c’est la débandade sénile des élèphants : Spielberg est devenu gâteux, Lucas feignant, Cameron mégalo, Scorcèse fait des films intimistes chiants et Lynch est définitivement perdu de vue.

La science-fiction, ce cousin galeux du mainstream, est particulièrement touchée. Elle est réputée réservée à une élite d’emmerdeurs qui ont lu Lovecraft ou Orson Scott Card. Pendant que la SF littéraire s’est professionnalisée pour devenir un genre majeur, la SF hollywoodienne s’est abâtardie entre PG rating pour grand public, remake à répétition de franchises (Terminator, Transformer) et plus généralement une orgie d’effets spéciaux. D’autant plus que Alien occupe à peu prés seul une niche bien particulière: la hard science d’horreur qui se veux vraisemblable (parler de réalisme en matière de SF est très relatif) et orientée adulte .

Ridley Scott est capable du carrément navrant (Black Hawk Down et GI Jane films godillots de propagande pour l’armée US) comme du chef d’œuvre (Alien, Blade Runner) en passant par le très bon (American Gangster) et le passable (Gladiator).

Avec Prométheus, Ridley risquait gros. Le sujet, c’est l’avant-Alien. Un bon préquel de classique ça n’existe pas à ce jour. Un bon classique de SF, c’est déjà assez rare comme ça. Crise de l’Ego ? Caprice de vieillard à 70 ans bien tassés ? Ridley Scott a voulu cet opus dérivé.

L’histoire est simple : un vaisseau et son équipage part à la recherche des origines de l’homme et découvre plus que ce qu’il escomptait

Le résultat est très mitigé. De l’ouverture du film à la moitié de celui-ci, Prométheus arrive sans peine et avec fluidité à créer une ambiance qui n’écorche pas son illustre parent. L’habillage sonore discret, les décors, la sobriété narrative évoquent Moon et 2001.

Les personnages viennent chambouler cette atmosphère travaillée. Avec leurs dégaines de bobos-qui-meurent-en-premier-dans-un-slasher ils sont parfaitement antipathiques et caricaturaux. Mention spéciale à la pénible performance de Logan Mashall-Green, qui semble avoir été casté à un arrêt de bus du New Jersey pour une pub GAP. De son pendant féminin Charlize Theron on ne gardera qu’une énième impression de blonde corporate qui cache des trucs. Idris Elba, cantonné aux seconds rôles de black sympa de service depuis the Wire s’en sort mieux, tout comme Michael Fassbender en androïde oublieux de la première loi de la robotique. Handicapée par un personnage bondieusard, Noomi Rapace fait figure –honorable- d’héroïne forte et fragile et sauve de justesse un casting médiocre.

La rencontre fracassante d’une science sans conscience avec un business plan amoral est un thème majeur d’Alien devenu une figure imposée du genre. Mais le concept a mal vieillit. En 2012, à l’heure de Wikileak, il est évident que la corporation mijote un truc nazi pas net et le plottwist obligé tombe à l’eau. Pas de réelle surprises donc.

La force de Prométhéus c’est quand même de ne pas chercher à tout expliquer tout le temps. Et à l’occasion de renouer lors de trop rares moments forts (comme cette anthologique scène d’avortement approximatif) avec une forme d’horreur pure digne des plus grands bouchers-tripiers comme Kronenberg ou Carpenter. Dommage que la plupart du film se complaise dans le clicheton. Comme cette fin consternante sacrifiée sur l’autel impitoyable du happy ending Hollywoodien genre « il y aura un deux et vous saurez tout ».

Et si on ne voulait pas tout savoir, tout voir ?

Les effets spéciaux sont saisissants, et alors ?

Hollywood semble avoir oublié qu’un monstre qui cesse de se cacher sous le lit de notre imagination ne fait plus peur. En 1979 Ridley Scott jouait faute de moyens sur les ombres et nous effrayait avec un type dans une tenue en latex. En 2012 ses monstres ne font plus peur sous les feux de la rampe. Défaite du fond sur la forme, c’est le syndrome Star War, la surenchère d’effets spéciaux qui cache mal l’ineptie du scenario, du casting, des décors.

Donc oui, allez le voir: Prométhéus est distrayant, un très bon moment qui vaux amplement le prix du ticket. Mais ce n’est pas suffisant tant son ancêtre (et des suites de qualité) avait placé la barre très haut.

Ridley Scott prépare désormais un remake de son propre Blade Runner.

Sauf miracle, le pire est à craindre.