Rampe vers l’ouest, mon sentier

Rampe vers l’ouest, mon sentier
It’s 106 miles to Chicago, we’ve got a full tank of gas, half a pack of cigarettes, it’s dark and we’re wearing sunglasses. Hit it.

Je monte à bord du grand condor chargé comme une 106 dans un ferry pour le bled. Avec un petit sourire narquois. Plus que 2800 kilomètres de route seul dans une bagnole d’occase rouillée. Et tout ira bien, il faut que ca aille bien. Si ca ne va pas bien je vais… Oui, je crois bien que… Relax Fennec.

Mais n’y pensons pas, et tournons plutôt le contact pour foncer vers le grand Ouest canadien et une nouvelle vie.

Oui, tournons le contact.

Et la voiture ne démarre pas. Bien sûr.

Je n’ai ni la force de pleurer ni de hurler. Je reste là, comme figé. Je rigole comme un con. Loin, à l’ouest d’Eden, un compteur impitoyable s’est enclenché, le tic-tac avant ma première journée de taff. Celle où tu es censé arriver propre, calme et à l’heure.

En moins d’une semaine j’ai acheté une voiture, revendu des trucs de mon appart, trouvé un repreneur pour l’appart en question, souscrit une assurance auto, immatriculé la voiture, vidé l’appart et fait mes valises, trouvé une colocation à Winnipeg, suivit une formation, trouvé une coloc au manitoba, entamé une amourette de fins de vacances.

Il existe une échelle du stress qui mesure la chance statistique de péter un plomb médicalement, suite à des facteurs anxiogènes. Toutes ces petites choses de la vie qui vous font grincer des dents, mal dormir la nuit, hurler nu en slip dans la rue sur une ambulance. J’ai fait un High score ! En fait, le maximum. Heureusement que je suis flexible, quand la moitié des Français à l’étranger rentrent en état de choc après 3 jours sans Nutella. Il va falloir improviser:

« Oui, vous monsieur, dans la voiture qui venez de vous garer, vous n’auriez pas par hasard des pinces crocos et l’âme d’un bon samaritain ? Non ce n’est pas pour me les attacher aux tétons et m’infliger une torture supplémentaire, mais ma batterie est morte. Je vous donnerais des sous même. »

Et me voilà fonçant vers Laval, la trouille au bide de caler comme un naze sur l’autobahn cabossée qui survole le boulevard au Nord. En route…

La banlieue nord de Montréal se dégentrifie. Puis elle se désurbanise. Et enfin elle se désagricolise. Puis il ne reste que les forets bordés de chalet du Mont Tremblant. Je me permets enfin une pause, le temps de manger un burger. Le grand condor ou rusty Jane -une Hyundai Accent Manuelle 2004 négociée 500€- est un tas de rouille couleur cuivre dont le moteur grogne en surrégime quand je passe les vitesses. Le GPS en english a du mal à prononcer les noms français. Bientôt, je suis seul de mon côté et je croise des camions chargés de rondins dans une forêt neigeuse. À Val-d’Or je glisse sur la première plaque de verglas de ma carrière d’automobiliste et manque de m’emplâtrer dans un panneau de stop. Ou plutôt d’arrêt, comme ils disent ici. La neige tombe dru.

La télé du motel passe les Simpsons en Québécois, la jolie réceptionniste me fait un prix. Le souvlaki a l’agneau me donne la nausée. Je m’effondre dans un sommeil sans rêves. Il neige toute la nuit.

Avec mes pneus d’été je ne risque pas la grande route du Nord. Trop peur de finir en vol plané dans un pin. Il me faudra redescendre de Rouyn-Noranda vers Sudbury et ajouter une journée de route à mon périple. La température remonte, les vallées boisées de l’ouest du Québec. Quelques kilomètres avant l’Ontario, dans le magasin général une bâche remplace le mur. Une paroissienne prise de boisson a traversé la boutique en négociant un virage too fast et too furious. Le fils du gérant a froissé l’aile de sa Honda en percutant un ours la nuit. Un petit. Ce seront les dernières choses que j’entendrais en français de mon odyssée.

La réserve indienne est moins misérable qu’attendu, avec ses petites cabanes qui vendent du tabac de contrebande douteux et ses énormes supérettes qui fourguent de la bière par palettes de 48. En rentrant en Ontario, la limite de vitesse baisse de 10km/heure.

Sudbury devrait faire du cinéma, mais uniquement dans des rôles de méchant. Toute en vallées et en bâtiment de briques et en friches industrielles, avec un château d’eau comme tour Eiffel que j’immortalise sous le regard des bikers du chapitre local des Outlaw en train de boire une bière sous leur porche.

La télé du motel Canadiana passe Royal Tennebaum. La Pakistanaise au guichet m’oriente vers le centre-ville. Au crépuscule, la ville est désertique, silencieuse, hormis le crissement du train qui freine dans sa propre odyssée vers l’Ouest. Tout est fermé. J’achète des chips à la supérette après avoir essayé un restau fermé à 9 du soir. Le lendemain je mange un petit dej dans une assiette en carton quand un dealer m’accoste dans la galerie marchande qui semble structurer le centre de toutes les villes canadiennes. Le vigile dans son gilet pare-balle fait semblant de ne rien voir.

Le serpent de la route est un monstre d’énergie disait Jim Morrison, il bénit ceux qui l’embrasse sur la tête sans peur. Mais il avale les craintifs. Sa queue sinue toute en courbes de femmes dans les bois, et le lac -n’importe lequel – n’est jamais loin. Il y a tellement de lacs au Canada que les noms reviennent comme un mantra sur les panneaux qu’un fonctionnaire zélé a accolé sur chaque étendu d’eau statique ou mobile au bord de la route: eau sombre, lac aux ratons laveurs, aux élans, aux castors, lac calme , rivière rouge, rivière de raine . Parfois un camion me colle au train pendant des dizaines de kilomètres avant de me doubler poussivement. Route à 90, 100 autorisé. Je ne risque pas la prune, je suis les conseils de bison stressé. Je suis le seul.

Wawa.

La ville-frontière. L’Ouest se matérialise. Quelques rues. Des motels pleins. Tous. Dans l’auberge-bar je demande la taulière. Pas de chambre. Plus de chambre. Même pas à White Water à 120 kilomètres. C’est exceptionnel. Il paraît.

« Mon chou tu devrait filer à la station. Elle ferme dans 5 minutes, sinon tu vas passer la nuit ici jusqu’à l’aube. »

Je file à la station. J’avale un redbull, j’envoie du punk sur l’émetteur radio connecté à mon téléphone. Je crève de fatigue. Pas de chambre à White Water. La nuit tombe lentement. Les camions pleins phares, les panneaux qui indiquent les traversées d’élans. La radio qui fait un tour de bande FM avant de revenir vers le punk. Pas d’OVNI. Cigare au bec, bâillement. Le serpent est en train de me prendre tendrement dans ses anneaux. Arrivé à Marathon j’envisage de dormir dans la cafète du coin comme un vagabond en me demandant si j’aurais encore des chaussures au réveil. Ou une voiture.

Sur le parking du dernier motel, un natif fume sa clope.

« Excuse mon pote, tu ne sais pas si ya une chambre dans ce coin ? »

« T’as le cul bordé de nouilles, on vient d’annuler, il m’en reste une »

La télé du motel passe Speed. Sandra Bullocks minaude. Keanu Reeves joue mal. Comme d’hab. Je ne mange pas et je tombe dans les pommes, habillé, sur le matelas trop mou.

La dernière chose que je vois c’est la trogne de Dennis Hopper. Easy Rider.

J’ai fait 385 kilomètres de rab sur ma feuille de route. À 60-70km/h. J’arrive à Thunder Bay affamé et manque de faire une crise d’hypoglycémie sur le périph. Je prends le serpent par la queue, je le jette au sol et repart après un sandwich au poulet épicé.

Allez un petit cliché pour le folklore-du-bloggeur-avec-le-vent-dans-les-cheveux.

Arrivé à ce stade la seule perspective de bouffer encore de la junk food me révulse. Ça fait 4 jours que je me noie de pizzas en burger, de frites en trucs panés. Je rêve de salades aux noix, de pain de campagne et de chèvre avec une tasse de café buvable.

Ignace, Ontario sent la poussière, la graisse de moteur et le gasoil. Le grec obèse en chemise sale au comptoir me fait un prix. Dans sa cabine, il y a des silhouettes de superhéros comme celles qu’on met dans les salles de ciné pour le dernier Marvel. En entrant dans ma chambre fumeur peu chauffée j’ai la certitude que quelqu’un est mort ici, et peut-être il n’y a pas si longtemps. La décoration est de toute façon un homicide de toute forme de goût, mauvais y compris.

Mes yeux, mes magnifiques yeux

La télé du motel passe un documentaire sur les douanes canadiennes. Le pépé US qui débarque de Detroit, Michigan ne savait pas que le poing américain sous le siège passager était illégal. On le menotte, on lui colle 500 dollars d’amendes pour port d’armes prohibé au Canada. Avant de le laisser entrer quelques minutes plus tard avec son fusil à pompe Ithaca qui est légal, et déclaré.

Encore un fast food, l’employée du Subway me donne du « biquet » (sweety). Le biker poussiéreux sirote son café en tirant sur sa Camel. Il n’a pas eu de « biquet », plutôt du Mister. Easy Rider.

Le bouclier Canadien s’arrête un peu avant le Manitoba. L’horizon devient visible, puis plan. Le serpent raidit, et je fonce dans la poussière. Les voies d’accès à l’autoroute sont des carrefours à angle droit, pour s’insérer dans la circulation on accélère sur la bande d’arrêt d’urgence et l’asphalte spécial grogne sous les pneus.

Winnipeg est en état d’alerte à cause d’un colis suspect. Le trafic explose, et c’est toujours un peu stressant de se coltiner les connards qui déboîtent sans clignotant après 4 heures de bâillement et de ligne droite dans la Taïga. L’après-midi est encore jeune, le soleil polaire se couche une heure plus tard qu’au Sud-Est, à Montréal. Au sud. Est. Je mâche cette idée dans ma tête, comme un chewing-gum géographique.

Les référentiels changent. Le sud d’avant-hier c’était Canton, celui d’hier Marseille. Mon orient, c’est désormais New York, et mon extrême orient Paris.

Je suis une boussole. Sans point fixe à montrer, juste une direction. La sempiternelle randonnée vers  sa propre mortalité.

Kiss the snake on the head, no one get out of here alive*.

La vie est un vecteur, un serpent qui traverse des plaines, des forêts, des montagnes, des gouffres.

Et, parfois, des prairies. Aujourd’hui , j’ai 38 ans. Et le blog du Fennec bientôt 10. J’ai passé les dix dernières années entre tant de pays. Je ne regrette rien, et j’espère que vous aussi lecteurs du blog (je vais changer d’adresse bientôt à propos, et de site !) appréciez la vue du fauteuil passager.

Mes excuses si je ne parle pas trop, je suis encore un jeune conducteur fennec. Et demain pour le boulot je vais à Edmonton, en Alberta. Vers l’Ouest.

 

*Embrasse le serpent sur la tête, personne n’en sortira vivant.