Toronto blues (part 1)

Toronto blues (part 1)

Toronto étale sa tranquille indifférence sur des avenues qui se croisent comme ses habitants: à angle droit. Elles sont entrecoupées de vallons, de parcs et de ponts.

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Au sud c’est l’eau. Elle transpire, souffle une haleine humide sur la ville, en toutes saisons. Parfois, ses volutes exhalent une brume fine. Et les tours de downtown ont des airs de séquoias géants qui s’enfoncent dans le blanc bistre du ciel.

Son méridien est une droite qui fonce vers le Nord. Loin. Si loin. Vers les pôles. Yonge, un axe qui écartèle la ville. C’est un peu son Broadway au rabais, à Toronto. Et comme l’artère new-yorkaise, elle mute, change. Les derniers sex-shops pour ligne de front, et du lac remontent l’invasion des condos, des restaurants, les centres commerciaux. Une lèpre de verre et de béton. Les conseillers municipaux spéculateurs, du temps où le maire était un ivrogne fumeur de crack, sont restés.  Les affaires continuent là où la vie populaire s’arrête. Il n’y a pas d’enfants sur Yonge Street. Les banquiers n’ont pas le temps d’en faire, et ceux des junkies ont été confisqués par les service sociaux. Je n’aimerais pas y grandir.

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Il y a le Eaton Center. Une ruche abstraite, un food court, du Prada, du New Religion. Du bling, de la sueur cantonaise, un Apple store pour croquer à belles dents le rêve américain.

Mais je rêve en français, et mon regard s’attarde sur les itinérants qui titubent, les toxicos qui hurlent torse nu par moins 20 en hivers. Le cauchemar américain dort roulé en boule à la porte automatique sous bonne garde des vigiles de l’argent.

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La foule bigarrée me porte. Toronto n’est pas vraiment cosmopolite. Elle est asiatique. Indienne, chinoise, coréenne. Et même parfois caucasienne, quand les salarimens s’aventurent hors de leurs banlieues impeccables et stérile, leur enfer climatisé.

Il y a Chinatown. Plus vraie que nature. Quelques rues serrées aux pancartes traduites au hasard d’un logiciel. Il y a ma rue. Ma pension de famille. Une allée entre une salle de Mah jong, un grossiste en légume, deux salons de massage-bordels, et le club social d’une triade, le clan Su Yup. Le matin je m’étire en caleçon devant la baie vitre de ma chambre, et je regarde les perdants sortir du tripot le visage triste. Un autre matin, la rue est bouclée, la police scientifique quadrille le secteur après le triple homicide dans un restaurants chinois ouverts toute la nuit. Pour un mauvais regard, un chargeur de Glock 17 vidé sur les clients.

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Traversons une autoroute de ville. Approchons la subversion castrée d’un quartier d’artiste gentrifié. Kensington Market. Un vaste choix de lattés sans lactose, de gâteaux sans glutens, de saucisses sans nitrates, de restaurants sans viande, d’artistes sans talent. On ne s’y encanaille pas, on y parade. Pour exhiber des tatouages, des barbes et du bling vintage. Kensington est cool, pourquoi la gâcher avec d’inopportuns sarcasmes existentiels ?

Les moins de 40 ans ont deux boulots : un boulot alimentaire (en général servir le café), et un truc « artistique ». Pour les femmes c’est la photographie. Les hommes écrivent. Mon enthousiasme des débuts retombe vite. Nous ne sommes pas à Prague, Paris ou Vienne. Ce sont des écrivains de coffee-shops, et des « photographeuses » de salades sur Instagram. Ceux qui ont une culture générale vous la jettent à la gueule comme de l’eau bouillante. C’est toujours drôle -pour un Européen- de voir quelqu’un se vanter d’avoir lu Steinbeck. Ou de connaitre Nietzsche. Ils utilisent des mots comme post-moderne (au lieu de bêtisier ultra capitaliste) sapiosexuel (au lieu d’endogamie bourgeoise) en fermant les yeux, comme si la récitation de leur podcast appris par cœur était une épiphanie à la porté transcendante.

Nulle profondeur où s’accrocher, nulle vie intellectuelle, juste l’abîme confortable du politiquement correcte positiviste au rabais.  Cuuuuuz Im happy. Sans débat, ni incertitude: la bauge aux porcs.

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Fuyons Kensington, retournons au zoo de temps en temps pour y acheter du fromage (c’est après tout un marché) et essayer poussivement de lutiner des thésardes en sociologie de 30 piges.

Le ticket pour le musée d’art moderne coûte 20 dollars. Je brandis ma carte de membre à l’année (cadeau d’une femme dans une autre vie) et on fait signe au vigile qui s’était approché discrètement derrière moi, que ce paysan manifeste est inexpugnable en l’état.

Pas étonnant que les sectateurs du libéralisme citent régulièrement Toronto en exemple : les pauvres y font deux boulots à la fois et les bars y ferment tôt, l’argent sale prospère sans police financière pour faire trébucher Babel.

Et on y mange bien, des plats trop riches préparés par des immigrés heureux d’échapper aux camps. Des pauvres trop épuisés pour l’insurrection, des nouveaux arrivants trop affamés pour le syndicalisme, et une police trop aux ordres pour la finance. Un état de saturation économique, démographique et nerveuse permanente. Avec -ultime camisole !- le râle lourd de la dette sur la nuque du peuple.

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 Ce que Naomi Klein, une journaliste canadienne, appelle la thérapie de choc, est ici, une façon de vivre. Elle n’est pas subie, elle est souhaitée.

Et c’est pour ça que je déteste Toronto.

( à suivre)

 

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