Deuxième tour de manége

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Je ne dors jamais les veilles. Avant l’examen, l’entretien d’embauche, les vacances, le vol en avion, l’atterrissage. Je reste là comme figé, sur le dos à regarder le plafond. Ou le « bouclez la ceinture » du plafonnier de l’A320.

Et je mouline, je rumine, je ressasse. J’espère, je désespère.. J’égrène les heures comme un chapelet en tournant régulièrement dans mon lit comme un vacancier sur la plage.

Mais moi, je bronze aux rayons de lune.

Le sommeil c’est comme la faim : qu’on vous en prive trop longtemps et le besoin disparaît.

Il faut se forcer à redormir comme on se force à remanger.

Mais peut-être que je raconte mal. Alors on va procéder par ellipses pour des questions de budget.

C’est maintenant ou jamais.

Dans moins de 10 secondes, une fenêtre aussi étroite qu’un puits gravitationnel de mission spatiale va s’ouvrir pendant à peine une minute et demie. Et une dizaine de milliers de jeunes Français essaieront de se glisser par le trou de serrure d’un serveur paresseux et surchargé. C’est la dernière chance cette année de décrocher un permis vacances-travail au Canada. Et, pour moi, il n’y aura pas de future occasion l’an prochain.

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Dans moins de 20 jours, j’ai 36 ans. Je serais alors officiellement et irrémédiablement un vieux. Et mes deux premières tentatives m’ont poussé à deux doigts de l’infarctus. La main crispée sur la souris je me faisais l’impression d’être Yves Montand plongeant vers la mort dans le salaire de la peur[1]. Bref, c’est ma dernière vie, il n’y aura pas de continu[2] et il n’y a pas de plan B.

S’il y avait eu un plan B j’aurais pu au moins m’interroger sur le bien-fondé de ma démarche. Mais je suis aussi peu disposé à la prévoyance et l’organisation, qu’à l’introspection.

Et je passe: 14e sur plusieurs dizaines de milliers. Je tremble, et gambei[3] un shot de vodka à 10h du mat pour me remettre de ces émotions fortes.

Près de 2 mois de développement administratifs poussifs passent. La file d’attente est interminable dans la voiture pourrie de G et sa climatisation surmenée. C’est une belle journée de canicule au poste-frontière. Le douanier jette un coup d’œil rapide sur mes documents et m’octroi le droit de vivre, de payer des impôts, et d’occuper dans un sous-emploi quelconque[4] au Canada. Jusqu’au 9 juillet 2017.

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Entre temps j’ai quitté mon appartement pour un nouveau dans Frontenac le temps d’un mois, sous-loué une chambre chez mon amie Coco, dans le quartier franco-bobo de Montréal. Deux déménagements à dos d’homme(s). Trop de choses à moi, trop de boulets, de chaines aux poignets.

(Si j’étais riche, je ne posséderais rien. Ou presque. Juste un vieux jean robuste, une carte bleue et un smartphone. J’irais dans les rues au hasard, à l’hôtel chaque nuit. Parfois des palaces feutrés, parfois des bouges à dortoir. Si j’étais riche, je passerais ma vie à me promener comme un bohémien, un nomade de luxe. Je dormirais dans des jardins les nuits d’été, et débarquerait dans des brunchs de palace en semant sur le velours des halls somptueux la terre sèche des chemins. Et le regard de mépris des maîtres d’hôtel deviendrait un rictus moustachu en ramassant à terre des poignées de biffs de 10 comme une strip-teaseuse après son show).

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Hélas je ne suis pas riche, et il me faut posséder des choses, faute d’avoir les moyens de m’en passer. Les livres par exemple. Ça pèse lourd un livre. Et moi je suis du genre à ramener à la maison les livres abandonnés sur le trottoir. Jetterais-je cette initiation au Feng Shui ou cette édition en anglais du Yi Chin commenté ? Ce Truman Capote à peine écorné, ou ce manuel de sociologie de deuxième année ?

Trente-cinq kilos de dilemme éthique, de livres, de tee-shirts. Qu’emporter quand la bibliothèque d’Alexandrie brûle ? Et une énorme valise de vêtements d’hivers laissés chez G(wen).

Encore un mois et arrive le passage obligé de l’insomnie du départ. Je fais mon petit briefing : C’est un autre Canada qui m’attend là-bas. A quelque centaines de miles, on parle anglais, on bouffe anglais, on baise et on meurt anglais. On est fier d’avoir une reine et on vote Harper. On n’aime pas trop les Québécois (qui le rendent bien). J’ai hâte de voir où on positionne un eurométéque francophone dans tout ça.

Je pense à tout ça dans la torpeur de mon lit. Car c’était un de ces étés étouffants où l’on patiente en sueur que l’humidex, ce salopard, daigne redescendre de ses grands chevaux.

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Le lendemain de cette deuxième nuit blanche d’affilée, j’avais la certitude dans la voiture que si j’arrêtais de parler à mes malheureux compagnons de voyage, j’allais mourir. Voilà comment en alternant entre  micro siestes de chat et longs monologue je pénétrais dans les terres Ontariennes. Seul mon conducteur Boubakar, un migrant de Guinée (la vraie guinée précise-t-il, les autres Guinées étant à ses yeux des pales imitations) se félicitant de ma logorrhée, car elle « le garde éveillé ». Tandis que sur la plage arrière un russe de Toronto essayait de draguer Marion, une touriste française du Jura qui n’arrêtait pas de dire à qui voulait l’entendre qu’elle est venue au Canada, car « c’est un pays sûr ». Et de conclure « pas comme le Maroc ou les pays comme ça». Avant de s’inquiéter « mais ils parlent vraiment-vraiment pas anglais à Toronto ? Parce que moi je parle pas anglais, j’ai fait Allemand LV1 ».

C’est donc en clignotant des yeux, avec 6 valises (une sur le dos, une à roulettes bloquées, deux sous chaque œil) que j’entrais dans Toronto. Par la petite porte, celle des artistes qui donne sur la ruelle.

(à suivre)

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[1] Si vous ne savez pas de quoi je parle ce n’est pas grave, c’est triste pour vous.

[2] Voilà, une référence plus accessible.

[3] Cul sec

[4] Manquerait plus qu’on embauche un immigrant à sa valeur pro : Les chauffeurs de taxi de Montréal ont tous un doctorat. C’est flippant.

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