Le gagnant du loto, le paraplégique, le moine bouddhiste et l’homme des cavernes : le pouvoir des émotions positives sur l’homme contemporain

 

Les hommes heureux ne consultent pas et leur étude ne soigne rien. Voilà pourquoi il aura fallu près d’un siècle pour que la psychologie s’intéresse à ce qui va bien : le bonheur plutôt que la dépression, le bien-être plutôt que la folie. Une toute nouvelle discipline fondée en 1998 -la psychologie positive- se penche sur les vertus sociales, médicales et intellectuelles des émotions. Présentation d’une de ses théories : diversifier et construire.

Et si les pensées négatives (peur, colère) n’étaient au final qu’une manière extrêmement limitée, et restreinte, de voir le monde ? C’est là l’essence de la théorie « diversifier et construire » de la chercheuse américaine en psychologie sociale Barbara Fredrickson. L’enseignante de l’université de Caroline du Nord à Chapel Hill a fait de l’étude des émotions positives (satisfaction, joie) sa spécialité.

Les émotions positives, élément essentiel du bien-être

Les etudes tendent à le démontrer. Les gens qui voient la vie en rose vivent plus  longtemps[1] et meurent moins du SIDA si ils sont séropositifs[2]. Ils vieillissent mieux[3], sont plus satisfaits de leur mariage[4], se font plus facilement des amis[5] et ont des meilleurs revenus[6]. Même le positif se distille à dose homéopathique : la simple lecture de passages de cet article diminuera votre tension sanguine en suscitant des images agréables inconscientes. Et, une méta-analyse affirme la causalité, prouvant que les émotions positives sont la cause de tous cela, et non sa conséquence[7]. Reste donc à déterminer l’origine du formidable potentiel de la positivité. Et pour cela il va falloir évoquer leur opposé naturel, les émotions négatives :  votre tension sanguine va augmenter.

Peur, colère : des réflexes de survie ?

Les émotions négatives sont les descendantes lointaines de réactions à des stimuli mettant directement notre existence en danger. Celles-ci-déclenchent un processus commun à l’homme et à la plupart des animaux : la « réponse combat-fuite », décrite par le physiologiste Walter Bradford Cannon. Le sujet confronté à un prédateur profitera d’une cascade de phénomènes physiologiques : augmentation du rythme cardiaque, de la pression artérielle,  amélioration de la coagulation sanguine en cas de blessure, amélioration des réflexes. En quelques dixièmes de seconde le voilà naturellement dopé, et prêt à fuir ou à défendre chèrement sa peau et sa progéniture. Bien sûr l’humain est nettement moins exposé aux attaques de loups et ours qu’auparavant. Ce phénomène perdure de nos jours sous la forme du stress, dont l’origine n’est souvent plus physique, mais psychologique. On a longtemps considéré le stress comme purement néfaste. On sait aujourd’hui qu’il a des effets parfois positifs si il est occasionnel (amélioration de la combativité et des performances) mais qu’il est très néfaste sur la durée (incidence de maladies mentales, d’accidents vasculaire, effets négatif sur l’agressivité, le système immunitaire et la consommation de stupéfiants et d’alcool).

Les émotions négatives inhibent la pensée,

Le stress est donc un véritable « turbo biologique ». Mais ce formidable effort de l’organisme a un effet négatif proche de la potion du Docteur Jekill : il bloque les fonctions cognitives de l’esprit. En effet, cet état limite volontairement notre capacité à faire des choix rationnels. Réfléchir à une voie alternative est un luxe que ne donne pas l’ours ou le loup. Un phénomène qui explique les réactions de panique inconsidérées, ou les bagarres qui mènent à la prison. Seule la survie immédiate compte dans la réponse combat-fuite. Les émotions négatives descendent de cet impératif évolutif de survie. Et elles limitent notre vision du monde aux précieuses secondes d’avance sur la mort tapie dans les hautes herbes ou le regard d’un ennemi. Voilà qui représente un inconvénient fâcheux, hors de la savane de l’aube de l’humanité.

Diversifier et construire par les émotions positives

A l’opposé de ce mécanisme inhibiteur, les émotions positives semblent être liées au jeu chez les humains et mammifères évolués. De la même manière qu’un chaton apprend à chasser en jouant, les humains tireraient pour Barbara Fredrickson des précieuses leçons des comportements nouveaux, audacieux et exploratoires issus d’émotions positives. A terme ces comportements permettraient l’acquisition à vie de compétences précieuses : L’individu très actif enfant gardera par exemple une hygiène de vie et un gout pour le sport aux effets bénéfiques sur sa santé d’adulte.

Dans sa théorie « diversifier et construire » (broaden and built) Barbara Fredrickson considère ainsi que les émotions positives font sortir l’humain du domaine de la survie immédiate pour lui permettre d’améliorer ses conditions de vie globales. Une amélioration qui donne envie de faire preuve de plus de positivité et d’ouverture. Et voilà notre sujet heureux qui sourit aux passants et s’en fait parfois des amis. Au travail, sa disponibilité et sa gentillesse font le bonheur de ses collaborateurs qui travaillent mieux. Plus tard, on le remarque. Le voilà augmenté. Les pensées positives se font cercle vertueux, un phénomène d’amélioration qui pousse ceux qui les pratiquent vers le haut. Tout en faisant du surplace d’un point de vue émotionnel.

Car, c’est là qu’entre un autre concept en ligne de compte : le tapis roulant hédonique.

L’adaptation hédonique : la stabilité émotionnelle dans le mouvement

Peu de chose rendent dans l’inconscient collectif plus heureux et malheureux que de respectivement gagner au loto ou devenir paraplégique. En 1978, une étude[8] s’est intéressée aux destins de  gagnants du loto et personnes devenues paraplégiques suite à un accident. Surprise, à plus ou moins long terme (1 à 18 mois) la joie de gagner au loto s’est estompée et les lauréats retombent à leur niveau de satisfaction initial. Même constat chez les paraplégiques qui après deux mois de désespoir retrouvaient un niveau de satisfaction d’avant leur accident. Conclusion : le bonheur est relatif et temporaire. Et pourtant, nous le cherchons quand même, comme un toxicomane recherche sa dose.

Cette quête permanente d’émotions positives fugaces c’est l’adaptation (ou tapis roulant) hédonique (hedonic treadmill). Comme le coureur sur le tapis roulant d‘une salle de sport, le niveau d’émotion positive est globalement stable chez l’humain. Il fait littéralement du surplace, même si il est propulsé en avant par sa recherche de plaisir, de pouvoir, de satisfaction. Comment bénéficier davantage des bienfaits des émotions positives ? Changer la vitesse du tapis (le niveau global d’émotion positive) est lié à un processus radical : découverte d’une religion, d’une relation amoureuse profonde ou autre changement radical de vie (déménagement, changement de carrière, nouvelle passion).

Heureusement, il n’est pas besoin de vivre sous les tropiques, de rencontrer le grand amour ou dieu et de se mettre à la philatélie pour cultiver les émotions positives à un niveau supérieur.

La méditation, source d’émotion positive ?

Longtemps considérée comme une sorte de « prière orientale », la méditation est aujourd’hui vue comme un exercice intellectuel, affectif, musculaire et respiratoire aux nombreux effets bénéfiques. Dans une étude[9], Barbara Fredrickson a fait pratiquer la variante laïque de la méditation Bouddhiste de la pleine conscience à 202 employés d’une entreprise TI de Detroit au Michigan. Résultat : une baisse sensible des états dépressifs, un sommeil amélioré et un niveau d’émotions positives (de bien-être) accru en quelques semaines.

Depuis, d’autres formes de méditation (comme la méditation Mettā) ont prouvé leur efficacité sur l’activité du nerf vagal[10] (un marqueur physique du stress), la réduction des migraines[11], douleurs chroniques[12], syndromes de stress post-traumatique [13] et effets négatifs de la schizophrénie[14]. D’autres vertus ? La méditation rendrait plus tolérant[15], plus sociable[16], plus ouvert aux émotions des autres[17] et  aux siennes[18]. Encore ? La méditation augmenterait la civilité[19] et diminuerait la longueur des télomères[20] chez les femmes ainsi que le volume de matière grise[21]. N’en jetez plus. D’autant plus que les effets sont durables, même à petite dose.

Perspectives

Les émotions positives et le bonheur sont des concepts subjectifs, fluctuants et fugaces dont l’étude est encore trop récente pour en tirer la recette-miracle d’une vie meilleure. Pourtant, dés aujourd’hui, on peut affirmer que l’origine des émotions positives est sans doute  à la fois innée et acquise.

Pas de quoi déprimer cependant pour les retardataires sur la route du bonheur : la méditation et une attitude ouverte et curieuse offrent un moyen d’attendre aussi surement le mieux-être, qu’un ticket gagnant de loto.

Et surtout, un moyen plus durable

[1] Danner DD, Snowdon DA, Friesen WV. Positive emotions in early life and longevity: Findings from the nun study. Journal of Personality and Social Psychology. 2001;80:804–813

[2] Moskowitz JT. Positive affect predicts lower risk of AIDS mortality. Psychosomatic Medicine.2003;65:620–626

[3] Ostir GV, Markides KS, Black SA, Goodwin JS. Emotional well-being predicts subsequent functional independence and survival. Journal of the American Geriatrics Society. 2000;48:473–478.

[4] Harker L, Keltner D. Expressions of positive emotion in women’s college yearbook pictures and their relationship to personality and life outcomes across adulthood. Journal of Personality and Social Psychology. 2001;80:112–124

[5] Waugh CE, Fredrickson BL. Nice to know you: Positive emotions, self-other overlap, and complex understanding in the formation of new relationships. Journal of Positive Psychology.2006;1:93–106

[6] Diener E, Nickerson C, Lucas R, Sandvik E. Dispositional affect and job outcomes. Social Indicators Research. 2002;59:229–259.

[7] Ostir GV, Markides KS, Black SA, Goodwin JS. Emotional well-being predicts subsequent functional independence and survival. Journal of the American Geriatrics Society. 2000;48:473–478.

[8] Lottery winners and accident victims: is happiness relative? Brickman P, Coates D, Janoff-Bulman R.

[9] http://www.unc.edu/peplab/publications/Fredrickson%20et%20al%202008.pdf

[10] http://www.unc.edu/peplab/publications/Kok%20et%20al%20PsychScience%202013.pdf

[11] Meditation-based treatment yielding immediate relief for meditation-naïve migraineurs.

Tonelli ME1, Wachholtz AB2.

[12] Loving-kindness meditation for chronic low back pain: results from a pilot trial.

Carson JW1, Keefe FJ, Lynch TR, Carson KM, Goli V, Fras AM, Thorp SR.

[13] Loving-kindness meditation for posttraumatic stress disorder: a pilot study.

Kearney DJ1, Malte CA, McManus C, Martinez ME, Felleman B, Simpson TL.

[14] A pilot study of loving-kindness meditation for the negative symptoms of schizophrenia

David P. Johnsona, , , David L. Penna, 1, , Barbara L. Fredricksona, Ann M. Kringb, Piper S. Meyera, Lahnna I. Catalinoa, Mary Brantleyc

[15] The nondiscriminating heart: lovingkindness meditation training decreases implicit intergroup bias.

Kang Y1, Gray JR2, Dovidio JF1.

[16] How Positive Emotions Build Physical Health: Perceived Positive Social Connections Account for the Upward Spiral Between Positive Emotions and Vagal Tone

Psychological Science July 2013 24: 1123-1132, first published on May 6, 2013

[17] Functional neural plasticity and associated changes in positive affect after compassion training.

Klimecki OM1, Leiberg S, Lamm C, Singer T.

[18] A Wait-List Randomized Controlled Trial of Loving-Kindness Meditation Programme for Self-Criticism.

Shahar B1, Szsepsenwol O, Zilcha-Mano S, Haim N, Zamir O, Levi-Yeshuvi S, Levit-Binnun N.

[19] http://www.plosone.org/article/info%3Adoi%2F10.1371%2Fjournal.pone.0017798

[20] Loving-Kindness Meditation practice associated with longer telomeres in women.

Hoge EA1, Chen MM, Orr E, Metcalf CA, Fischer LE, Pollack MH, De Vivo I, Simon NM.

[21] Regulation of the neural circuitry of emotion by compassion meditation: effects of meditative expertise.

Lutz A1, Brefczynski-Lewis J, Johnstone T, Davidson RJ.

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