Luxe, came drame et foncédé

Summer (sex) in the city

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C’est une ville stérile et castrée qui borde le parc le plus célèbre au monde. Pas de restaurants, de bars, de cafés, de magasins, pas d’enfants qui jouent. Des vigiles vigilant de vigie qui gardent les immeubles immaculés. Ils ont des airs de caniches humains, ils aboient derrière les clôtures.  Nulle part ou s’asseoir. Rien à voir, si ce n’est une sorte d’autoroute de luxe. Sur des kilomètres du silence bitumé. Et de la solitude urbaine avec pour seul signe de vie les voitures. Le stade ultime de la gentrification, la ville figée, purgée du chaos, du mouvement, du désordre.

Dans les années 80 mon père avait failli se faire casser la gueule en s’asseyant sur un « banc privé » de l’avenue pour reposer ses pieds. Le larbin du bloc avait jaillit de sa boite avec une schlague pour le tabasser en lui beuglant l’ordre de se casser.

Je tente le diable et renouvelle l’expérience sur une de ces banquettes en pierre. Rien. Je chantonne. Rien. Personne ne sort pour dire au vagabond de se tirer à Harlem. Je suis légèrement déçu. Moi qui me voyais déjà poser des pièges dans central parc après avoir été tabassé par le Sheriff comme dans Rambo [1].

Dans le parc des yankees jouent au baseball, des couples se bécotent et des cadres se détendent devant un café dans une coupe en plastique, des femmes en tenue de joggeuse promènent 8 chiens en même temps.  Si on s’allonge au bon endroit, on ne remarque même plus les tours et les chants d’oiseaux évoquent « l’île aux nombreuses collines » (la signification étymologique de Manhattan) d’avant l’arrivée des colons. Et au nord, c’est Harlem.

Harlem streets 

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Il parait que la nuit c’est la zone, mais là il faut beau et c’est sympa. Des stands dans la rue vendent des DVD de documentaires sur l’esclavage, des compilations de funk et de soul. Mais aussi, des pamphlets et la propagande antisémite de Farrakhan.

Et ces very strange DVD d’information des Nuwaubian Nations aux noms comico-mystiques. Genre « transmutation afro spatiale transcendantes ». La secte de tarés suprématistes et racistes prétend ainsi que les afro-américains sont des hommes verts ayant rouillé au contact de l’oxygène de l’air. Les théories farfelues de son Rael, Malachi York, ont cependant énormément inspiré la scène hip-hop New Yorkaise des années 90 et permis au gourou de se construire son petit Disneyland Egypto-Spatial en Géorgie  . En 2002, le gout déraisonné de Malachi pour les petites filles le rattrape et il se mange 135 ans de prison. Les militants blacks hurlent au complot fédéral, le temple cosmique est vendu puis détruit.

Aujourd’hui il reste surtout ces logorrhées fameuses qui partout ailleurs seraient considérées comme de la haine raciale. Elles sont protégées par le 5eme amendement aux Etats-Unis, pays où la censure d’un discours quel qu’il soit, est inconcevable.

Une église anglicane plus respectable a organisé une « block party » quelques rues plus loin. Je m’approche. L’église finance des « breakfast clubs » sortes de cantines du matin pour les enfants avant l’école. Les saucisses et les burgers embaument.

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Une jolie Afro-américaine au visage fin qui anime un stand sur le massage shia tsu me propose de rester. Le mec au visage peu avenant qui me dévisage de l’autre côté de la rue me défie de rester.

Au retour, dans le métro, un gosse se suspend comme un cochon à la barre d’acier du métro en dansant pour taper la manche.

Le clodo poète d’Alphabet city 

J’ai encore marché des heures. Longé la côte Ouest de la ville en scrutant Jersey City par-delà le delta. Traversé des marina aux odeurs de gasoil.

Puis, je grimpe sur la « high line », un projet de rénovation urbaine sur une ancienne voie de métro aérienne qui longeait la ville en traversant des immeubles. L’ex maire Guliani voulait la détruire, mais deux citoyens ont réussi, à force d’acharnement, à sauver la ligne suspendue. La voilà devenue une promenade fleurie et artistique. Comme la coulée verte parisienne, la high line a aussi un rôle écologique de fixateur d’azote, sorte de climatisation bio à l’échelle de la ville.

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Puis c’est déjà Tribeca. A la sortie de Lafayette Station, un clodo afro-américain a posé son échoppe qui proclame « poèmes à la demande ». Je fouille dans ma poche pour lui tendre un Washington plié. Il m’explique qu’il était un grand poète, avant. On devine avant quoi. à ses yeux entrouverts, à son visage en l’air. Comme si il bronzait à la lumière des lampadaires. Il farfouille et me sort un press-book photocopié qu’il serre entre ses griffes sales . Un article du New York Times sur un poète, cet autre lui. Avant. La publication, le gout bref de la réussite. Des fêtes du tonnerre.

–              Avec des mannequins, et ce français que tu connais peut-être…. Jean-Michel Jarre ? Pour un petit gars comme moi d’Alphabet City sur Est-Hudson c’était bien pendant que ça durait.

Alphabet city. Des avenues nommées par des lettres à quelques blocs. Les new-yorkais avaient un proverbe dans les années 80 : Avenue A tout va bien (its Allright), avenue B faut être Brave,  avenue C faut être fou (Crazy), avenue D t’es mort (Dead). 

Peut-être qu’il a déjà sa dose pour la soirée, peut-être qu’il est content de parler. Il n’essaye pas de me tirer plus de fric. Il gribouille une dédicace sur le dossier de presse : un petit poème décousu.

–              Moi aussi j’écris un peu tu sais.

–              Alors tu sais que ça ne dure jamais longtemps. On ne fait pas ça pour la gloire. C’est comme une drogue. Mais je vais revenir bientôt, je prépare un truc. Il titube : Tant que t’es pas mort dans ce pays, ya de l’espoir.

Il me demande de le prendre en photo. Puis mon email.

–              Quand je serais de nouveau célèbre, je viendrais te voir en costume avec du bon champagne à Paris. Tu montreras au mec d’Alphabet City Montmartre ?

–              Sure buddy. Lets keep in touch. But now I gotta go.

The last dive bar in Manhattan 

Il fait terriblement chaud et moite.  Je suis perdu sur la 9eme. Qu’est ce qu’ils ont tous avec leurs mots de passe ? Mon smartphone renifle les effluves digitaux qu’embaument commerces et habitations proches,  l’antenne en l’air. Il cherche un réseau wifi sous le zenith. Il faut consommer pour se connecter. Et je n’ai pas faim. Ni envie de boire un de ces cafés new-yorkais qui se déclinent soit en flotte maronnâtes, soit en crack liquide qui te file des palpitations. Pourquoi pas une bière bien fraiche ?

En me raclant les pieds sur les trottoirs dévastés à m’en faire saigner les talons j’ai découvert qu’il n’y a pas beaucoup de terrasses à New York. Le Holland bar au 532 n’a pas de terrasse non plus. Juste un comptoir sombre. Des cartes postales de clients. Ces affichettes qui proclament « le docteur vous rappellera pour vous dire de prendre vos médicaments ». Le rayon de lumière de la rue, qui jette en ouvrant la porte un éclat dantesque sur la saynète, est vite dissipé.

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Elle trône dans les ténèbres. Une déesse du comptoir devant son graal sale de mauvais moscatel. On ne saurait dire, à ses traits fatigués, son âge. Et si elle a vieillit trop vite, ou si elle a de beaux restes. On devine une histoire de souffrance intime ou physique. Elle plisse ses beaux yeux bleus pour filtrer le soleil qui perle derrière les stores poussiéreux. Je pense à Faye Dunaway dans Barfly, à Bukowski.

Je sirote ma bud en discutant avec un ouvrier syndiqué qui me demande pourquoi je suis rentré dans « le dernier dive bar de Manhattan »[2].

  • Pour rencontrer les derniers vrais new yorkais de Manhattan, bien sûr. Pas ces white collars[3] à la con ou ces poseurs à postiches du village.
  • T’es sur que t’es un touriste ? Les touristes ne parlent jamais de poseurs à la con du village.
  • C’est compliqué. J‘ai des sensations de déjà-vu ici.
  • De quoi ?
  • Sorry, de dee-jah wuw. Je parle français avec un accent compréhensible pour le type.

Notre conversation a attiré l’attention de la jolie blonde. Elle tourne la tête et me regarde sans me voir. Son regard se repose à la ligne d’horizon des bouteilles de scotch face à elle. Elle semble chercher au loin un Ulysse qui ne reviendra jamais en tissant la tapisserie de sa terrible addiction.

Le docteur-barman lui pose sa monnaie devant elle, et elle plie son cash avant de le ranger dans son soutien-gorge, tout près du cœur. Elle retourne la tête et m’aperçoit enfin. Elle ouvre la bouche comme si elle allait parler mais rien ne sort. Je crois entendre un cri de détresse subvocal. Un appel à l’aide. Mais rien.

Pensive, elle se ressaisit.

Je ne suis pas Orphée, et elle ne sera pas mon Eurydice. Je paye ma chanson au juke-box comme on laisse une rose sur une tombe, et sort du bar.

Dehors, il y a la lumière, les cris, la vie.

Ce soir, j’ai rendez-vous avec Brooklyn.

J’ai mis ma plus belle chemise.

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A night in Brooklyn

  • Racaille putain tu me saoules !

Il va falloir revoir mes plans pour ce soir. Je n’ai pas été sélectionné pour la roof-party[4] select des couch-surfeurs péteux de New York. Cela allait mal avec ma mystique de toute façon.

Devant le supermarket, un type vend des pochoirs bombés sur des plans du métro en papier. Avec ses yeux noirs un peu latins et son béret, il me rappelle immédiatement mon camarade Splif Gâchette. Je demande à voir sa marchandise.

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  • Pourquoi tu me parles en anglais ? T’es français comme moi, qu’il me lance en titi.

On sympathise. L m’invite à une roof party plus confidentielle sur un toit. Dans un coin de la ville plus folklorique. Il va partir dans une paire d’heure. Le temps de continuer à vendre ses œuvres en squattant le wifi du bar d’en face sur un PC qui crache du rap de ses mini-speakers.

Ses deux pitts s’appellent Racaille et Sensei. Ils s’emmerdent un peu, assis sagement à côté des bums de Brooklyn qui tremblent en attendant leur dose en colis Fedex de la cité d’à côté. Racaille jappe.

  • Et le soir, tard, les renards se ruent sur l’oseille

Arrive le pote de L, V. On était en train de chanter « Bad boys de Marseille » devant les passants interloqués en se sifflant en screud une trappiste californienne dans sa choppe en papier-brun.

V est chaud, en gobant sa 40[5], il lance :

  • Putain maintenant jveux cracher du free-style. Pose un beat cousin.

Je m’exécute. Avec ça.

Le mec envoie du bois lyrical directement des abysses de Morgan Street. Je griffonne un truc à la hâte. Il se prend la langue dans le tapis, trébuche et bégaie. Time out.

J’embraye en seconde. sur ça

En direct de brooklyn/jcrache dla rime/suspendu au lampadaire/ pendu à un reverbere?/ la saga pas sage affable du passage à tabac musical guide mes pas/ lettre par lettre ou ne pas être : l’heure de ta sentence avance/ flow ardu , scanne les lardus. grosse prose façon slam-drame -larme. Am-stram-gram. présidant sous les néons/ ton sébum est mon podium/ pour le blitzkrieg lyrical/ Perché barré dla barricade : pavé d’une nuit d’été fatale.

C’est, pour les clodos poètes d’Hudson /pour les prolos esthètes d’Morgan, pour Belleville zoo : RAMPONNEAU ! Pour les Piafs dla rue Piat, Miss Dam : speakerine du Macadam et rimailleuse râleuse.

 J’en ai rêvé, Brooklyn ca lfait. Jsuis possédé par le beat comme Emilie rose, gerbe dla rime en prose. J’exorcise le rap bidon. In nomine patris, au nom d’Immortal du NAS, du vice et râle.

On se casse direction le toit du monde, où des artistes russes et ukrainiens peignent une fresque en contrebas de leur loft immense. L jongle entre ses deux Pitts en laisse et porte sa quincaillerie artsy en titubant à travers East-Williamsburg.

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Epilogue

Les Forties se suivent et ne se ressemblent pas. Je manque de tomber de l’échelle qui donne sur le toit où Z et R peignent un kosmonik iconique.

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Je fais dans le mysticisme de fin de soirée et je cause avé maria avé V l’Italien-Grec. Le genre catholique comme un personnage d’Abel Ferrara : putes et crucifix, coke et confessions. Les meilleurs. Il est minuit docteur Fennec, et je n’ai pas envie d’aller au lit. Car demain il y a bus pour Montréal.

Le lendemain me voici dans le terminal crade de Penn Avenue.

Arghhhhhh: cette fois ci-encore je poireaute 3 plombes à la frontière.

Montréal, l’insupportable petite mégalopole de province. Montréal allégée en béton et en rappeur qui crachent aux coins de rues sous les projecteurs des lampadaires.

New York va me manquer.

 

[1] Le 1, le seul bon, le plaidoyer contre la guerre, et pas les abominables purges subséquentes.

[2] Dive bar : Bar glauque

[3] Employés en col blanc de la banque, la finance, etc….

[4] Fête sur un toit d’immeuble

[5] « Bière » de rappeur pauvre vendue en bouteille de 40 onces, donc 1 litre 20. La 40’s c’est un peu la 8-6 du Ghetto East Coast pour se torcher vite et budget. C’est une liqueur de malte sans houblon, donc comme de la bière sans aucune sensation d’amertume. Pour être plus prosaïque, c’est dégelasse.