New york blues (partie 1)

(Note du Fennec: les intertitres sont tous cliquables avec de la musique)

 

Prologue 

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Le bus est plein d’afro-américains. C’est la raison pour laquelle ses passagers passent trois plombes à la frontière. Pas d’arrêt au duty-free. Interdiction d’allumer son portable. Ne pas s’asseoir. Ne pas sortir fumer. La feuille verte me demande si je suis Tony Soprano ou un nazi en cavale. Coup de tampon sur le passeport.

La route reprend, des forets à perte de vue. Et des biches sur les accotements vallonnés de l’autoroute délabrée.

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Albany. Le chauffeur s’excuse pour le retard. Et, en accélérant sur le parking délabré, de lancer d’un air facétieux:

  • Prochain arrêt Mi-ami !

Le bus rigole. Il a prononcé Miami comme si il était en train de nous tendre une tequilla dans un strip-bar, avec sa voix à moustache de Porto-Ricain paillard.

I want to wake up, In that city that doesn’t sleep.

New York on a l’impression d’y revenir, jamais de la découvrir. Le cinéma, l’art, la littérature et le musique ont fait de la capitale culturelle et diplomatique de l’humanité une présence familière. On a tous tutoyé son béton. En lisant Hubert Shelbi, Dos Pasos, Burroughs, Kerouac, Miller, C Clark. En regardant Stanley, Woody, Daren, Francis Ford, Martin. En fredonnant Lou Reed, ODB, Method, Immortal, les Pogues, Patty Smith, Guru.

New York. À mi-chemin entre l’amie imaginaire, la sensation de déjà-vu et la salope qui ne répond jamais au téléphone.

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Oui, je n’ai pas été long à te tutoyer ma grosse pomme.

Je retourne à New York. Et dire que je n’y avait pas mis les pieds depuis au moins une bonne semaine.[1]

Le chaos poisseux gainé d’orange fluo de la gare routière à 10pm. Ma trajectoire balistique vise une douche froide à l’hôtel quelque part sur ma cible, une carte du métro. Elle esquive les nuées de New Yorkais grâce à la technique ancestrale de l’heure de pointe du RER. Mon cerveau a enregistré subliminalement le trajet et me voilà tantôt perdu. Puis par miracle au bon arrêt à Brooklyn. La rue Varet s’arrête au 87 et mon adresse est au 249. J’interroge deux flics en pause clope, au coin d’un « project », une cité HLM.

  • La route traverse ce block qu’ils me répondent dans cet accent assez atone typique.
  • C’est moi où ce quartier est un peu craignos ?
  • Non c’est sûr, sauf pour le bloc que tu vas traverser. Là y a beaucoup de drogues et un gang. Un mec s’est fait tirer dessus aujourd’hui.
  • C’est encourageant…
  • (Rigole) Non, ne t’inquiète pas ils nous ont vu alors ils te tireront pas dessus ce soir.

C’est peut-être pas le genre d’endroits où être vu taillant une bavette avec les flics, je songe.

Les tours sont séparées par une allée au milieu de laquelle la ville a posé un projecteur lumineux surpuissant pour éloigner le deal et conjurer ces gosses acculturés dans les ténèbres. A la frontière, dans la pénombre, je devine des yeux qui me regardent d’un banc en face. Je presse le pas.

Ma guest-house est une usine en briques rouge, une auberge de jeunesse de luxe avec écran plat de ma taille, canapés confortables et cuisine équipée. Elle est situé dans un quartier désaffecté de Brooklyn de moins en moins coupe-gorge où une colonie de Bo-beaufs à chemises à carreaux a élu domicile. Les distributeurs y vendent des valves pour vélos et des chargeurs pour Iphone. C’est un ghetto hispter.

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The black angel’s death song

Je descends Tribeca sous le soleil de plomb. Par hasard et par instinct je m’approche de la plus haute des tours. Plus tard un coin de rue, des hommes menottés par les flics face à un mur et un énorme chantier. La zone est bouclée et seul un mince passage permet aux piétons de faire le tour pour atteindre le mémorial du 11 septembre.

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Deux trous, deux fossés où s’écoulent de l’eau en cascades à l’emplacement même du site du meurtre de 2973 civils. Les noms des victimes sont gravés et une rose blanche est parfois accrochée sur un nom. Le musée de l’attentat est derrière mais son prix élevé (40 dollars) et l’interminable file d’attente me dissuadent. Un arabe énervé s’éloigne avec sa femme voilée en pestant, sans doute influencé par une théorie conspirationniste. Je reste le temps de vérifier un détail.

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Il n’y a pas une ligne, pas un mot ni un regard sur les victimes collatérale de la colère américaine : mariages afghans vaporisés au drone, chauffeurs de taxi torturés dans des geôles sordides et autres oublié de la sale guerre qui suivra. Aujourd’hui l’Afghanistan est sur le point de redevenir Talibane, et l’Iraq est un califat. Peut-être est-ce pour cela que cet homme est en colère. Une fresque en cuivre rend hommage au très lourd prix payé par les pompiers. Mais rien n’évoque l’épidémie de cancers mortels qui 10 ans après touche les secouristes, parfois des simples citoyens poussés par l’urgence.

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Cinq cent mètres plus loin, le musée des amérindiens. On y hésite dans une valse-hésitation permanente entre  devoir de mémoire du carnage et promotion exacerbée des bienfaits de l’American Way of Life. Parfois de manière grotesque, quand les américains se proclament inventeurs de la liberté et nient le siècle des lumières qui a animé « leur » révolution.

« Les peuples oublieux sont condamnés à revivre leur passé » disait mon prof d’histoire.

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New York a la mémoire sélective et l’héroïsme à géométrie variable.

Et on peut voir s’échapper de ses absences oublieuses les âmes damnées des morts à venir.

(La suite ici)

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[1] En regardant Ghostbuster 2.