Soy un immigrant !

IMG_20140618_103245

–          Il a mouillé mon gant !

Rose la créole n’est pas contente. J’ai mouillé son gant. Le chef m’a prévenu. La cote de maille digitale est indispensable pour les postes de coupe. Si je me retrouve sans doigt façon Yakuza en éminçant des carottes je peux m’asseoir sur l’assurance-accident du boulot. Alors je mets ce gant rigide tressé en alu. Et par mesure d’hygiène, je rajoute un autre gant en latex pour éviter de contaminer la protection avec des particules alimentaires. C’est comme couper avec une moufle à la main gauche (celle qui tient le légume). Le bout du doigt pendouille lamentablement, comme une capote trop petite. Et l’extrémité finit en charpie, humectée par la pulpe de tomate que je détaille à vitesse grand V. Alors le gant est mouillé. Tout le service on entend la plainte déchirante de Rose. Un long cri accusateur, râleur et rouspéteur : J’ai mouillé son gant. Quand elle ne se plaint pas, Rose rigole à gorge déployée à l’humour de salle de garde de ses collègues. Elle est la seule femme en permanence dans la cuisine.

Ze clash of the Titan
Ze clash of the Titan

–          Damien j’ai parlé à ma femme. Je la quitte, je veux t’épouser et faire le petit train dans un sauna avec toi !

–          Impossible, je fais déjà le cheminot avec ta sœur et on tourne au diesel, pas à la vapeur.

Amihd est Italo-Marocain. Le second de cuisine aime filer la blague-gay-je-veux-t’épouser-on-ira-à-San-Francisco. Ad-nauséum. C’est aussi un bourreau de travail père de 2 gosses qui cumule une paire de jobs avec sa femme. Il n’aime pas son boulot ni son salaire. À la pause de 15 minutes vers 10h avant le coup de feu (le service intense) il ne me parle pas de m’épouser mais de son rêve. Assis sur un banc dans le parc à côté de l’entrée de service, il regarde sa tasse à café tristement en tirant sur sa Newport, l’air pensif.

–          Tu sais ici, c’est bien pour tes enfants, ils auront une meilleure vie que la tienne. L’Italie c’était plus possible. C’est un boulot de merde ici.

Alors, il fait ses 12 heures par jour. Il rêve de passer l’exam de chauffeur de bus. Un travail syndiqué, payé 17 dollars de l’heure qui le laisse voir ses filles grandir. Avec des congés, une assurance maladie. Un boulot dont on est fier.

Second de cuisine dans une cantine, c’est un peu la honte. Moi je suis en-dessous. Je règne sur les fonds de casserole crades, le balai et la serpillère. Corvéable.

IMG_20140619_105036
Affiche de sécurité au travail dans les toilettes.

–          Bon Damien, tu m’emballes la sauce et tu me la mets au réchaud s’il te plait, après tu reviens me voir on va faire des pizs, merci.

S’il te plait/merci. Pas de « dépêche connard ». À 30 ans, Nico est le chef français de la cuisine. Il m’avait rappelé quand, déprimé de ne rien trouver dans ma branche pourrie, j’ai commencé à chercher d’autres boulots. Le même jour une blonde fripée à décolleté panoramique m’avait fait traverser la moitié de l’agglomération de Montréal. Pour m’annoncer en entretien que non, elle n’avait pas d’argent pour me payer. Mais que, « ça pouvait me permettre de me faire connaitre ». J’ai décliné poliment et réussit à quitter son bureau sans lui jeter ma serviette de CVs à la gueule. Le soir même je tentais tout : serveur, cuistot, manœuvre. Dans la cantine sale d’après-service, il y avait des chaises à l’envers sur les tables. Mais les femmes de ménage n’avaient pas encore passé le balai. Il avait à peine étudié mon CV avant de me regarder dans les yeux.

–          Je vois que t’as fait plein de choses, t’as l’air débrouillard. Tu vas apprendre ce que tu ne sais pas encore faire. Les français sont travailleurs. Le boulot paye mal mais on est cools. De toute façon, ici, être cuisinier c’est être moins que rien… Ça te pose un problème ?

Mes collègues sont agréables, pas d’invectives, de menaces, d’injures comme dans les cuisines françaises. On se boite, on se chambre avec un humour potache mais ça reste soft.

–          Hé Luis tu fais la pause syndicale mexicaine ?

Luis a terminé son service à 1h du matin à la Taqueria[1]. Il pique du nez comme un junky devant son assiette de pates en sauce. Il sursaute en clignant des yeux. Luis, il est toujours de bonne humeur. Il parle aux jeunes en espagnol. Ils l’adorent. Des fois il les « check » en les appelant par leurs prénoms. Parfois il file 25 cents à des gosses en panne de monnaie dont la scolarité (6400 dollars/an) coûte la moitié de son salaire. Car le collège privé catholique sous contrat avec le gouvernement français a pour élèves des enfants de la bourgeoisie expatriée française qui ne manquent de rien. Une usine à élites comme l’atteste les scores au bac épinglés sur la machine à café de la salle des profs : 100% 98,7% 99,1%. Avec une pléthore de mentions. Dans le hall, les portraits d’anciens élèves parfois illustres ont des airs d’alluminis oxfordiens.

Moi je pousse un Cambronne en plastique dur incrusté de crasse sous les airs solennels de ces futurs grands hommes nés des bons gamètes. Je reste pensif devant l’affiche « Bac 1997 », l’année de mon diplôme passable. Que sont devenus ces jeunes hommes et femmes aux airs d’énarques ?

–          « Arrête de rêver Damien, il faut porter le camb »

IMG_20140618_113229

Aliou est franco-sénégalais. De Marseille. Avec son Master en Economie, il est le cantinier de la classe des petits au troisième étage. Il faut porter le repas entre les étages avant d‘atteindre l’ascenseur. Comme il a à peu près autant de poils sur le crane que Omar Sy, il est dispensé de filet dans les cheveux. On pousse ce chariot à roulette de caddy entre les dessins d’enfants, les panneaux d’exposés.

Mise en place/nettoyage. Papotage.

–          Comment ça s’est passé Samedi ?

–          Jsuis claqué Aliou. Si je sent encore une saucisse qui grille, je gerbe.

–          Ils t’ont envoyé faire ça car t’es le nouveau, personne veux faire des heures sups à ce prix-là.

Samedi j’ai eu affaire à Sylvain, l’intendant du groupe à qui le collège sous-traite la cantine. Il m’a supervisé alors que je grillais des saucisses et des brochettes de dinde pendant le spectacle de fin d’année, en m’aidant à l’occasion. Théoriquement c’est un cuisinier de formation, mais son boulot consiste à éviter les dépenses inutiles et à faire office de relation publique et de manager de personnel. Sylvain n’est pas méchant, mais il souffre de la solitude du chef : personne ne rigole jamais à ses blagues qui parlent toutes de pognon. Et parfois il lui faut faire preuve d’autorité comme dans …

L’affaire du Redbull

Vendredi, il nous a fait réunir, sérieux.

–          Ce matin -ca date donc de notre service- quelqu’un s’est servi une bouteille de boisson énergisante dans la réserve. Ces boissons sont pour une commande de buffet. Je considère cela comme un vol. Je ne souhaite pas savoir qui l’a fait. C’est personne. Mais si ça recommence je vais prendre des mesures. Nous sommes cool sur les repas, on vous laisse prendre deux ou trois steaks et plusieurs garnitures pour un prix qui ne nous rapporte rien (1 euro NDF). Mais si vous me chiez dans les bottes c’est finit l’opulence.

Il me fixe beaucoup en parlant. Moi le nouveau. Ça m’énerve. Je fais remarquer à Nicolas que passer un savon à tout le monde en disant que c’est personne, c’est accuser tout le monde. L’ambiance est lourde, suspicieuse. Luis hasarde que c’est peut être « le jeune » qui a quitté le service avant le sermon.

Gabriel est le gosse de la cuisine. C’est son premier job. Fin d’acné, air peu réveillé. Il ressemble à un mélange improbable de Gaston lagaf’ et du fils Depardieu dans « les apprentis ». Sa mère cantinière, une sympathique matrone québécoise pas bégueule pour un sous, lui file des clopes de contrebande à la pause. Son père est homme à tout faire, et son grand frère baraqué et tatoué est concierge. Tous dans le collège. J’imagine une histoire ancestrale : Peut-être que du sang  amérindien coule dans leurs veines. Et qu’ils sont les derniers représentants d’une société secrète qui veille sur la terre de leurs aïeux qui s’étendait, jadis, du préau à la salle informatique ?

IMG_20140620_131503

Finalement, Gabriel confesse son crime contre une indulgence. Il croyait que c’était pour les employés. Magnanime, Sylvain ne lui facture pas la boisson.

Je coupe, je mirepoix[2], je julienne, je taille, j’aligne en formation militaire des cookies sur une plaque de papier sulfurisé graisseux. Je plonge ma main dans un seau glacé pour en extraire oignons et carottes. Je passe à la vapeur des légumes congelés. Quand les plats sortent, je crie « chaud, chaud, chaud » d’un ton fort. Et mes collègues m’esquivent pour ne pas finir aux grands brulés.

Thou shall not pass !

Et me voilà avec Aliou dans la salle Lajoie pour le triple service. Les petits (8-9 ans) sautent à pas chassés comme des Lémuriens surexcités. Ils déferlent en hurlant. Je serre mon torchon rosâtre de bus boy plein de nettoyant industriel.

–          Aliou, c’est aujourd’hui que nous honorons notre cause. Moi aussi j’ai peur mais seul un grand homme ne frémit pas face à son destin glorieux sur le champ de bataille. Au nom de la communauté, ils ne franchiront pas la porte de Mordor. Déchaîne les enfers et que dieu soit avec nous !

–          T’es con Fennec ! Rigole Aliou.

J’inscris sur la feuille les noms, j’encaisse les 6 dollars du repas. Je passe un coup de serpi sur les plateaux crades. Certains gosses sont difficiles, la plupart sont adorables. Le jeune M (il a un de ces noms lourds de conséquence de parents hipster que je m’interdit -présomption d’innocence oblige- de vous livrer ici) est probablement un peu hyperactif. Il aligne les briquettes de jus de fruit et revient me le dire tout fier :

–          J’ai rangé les jus de fruits pour vous

–          Merci moussaillon, présente-toi demain avec des chaussures de sécurité et ton tablier pour le service. Embrasse ta mère et ta blonde, demain nous franchissons le Cap Horne.

Après le repas, M vient me déclamer un poème. Je lui réplique avec la tirade des nez, de Cyrano de Bergerac. Les enfants ont une manière électrisante de vous fatiguer. Ils épuisent et ils revigorent à la fois par leur candeur, leur gentillesse.  Le jeune E replet demande du rab. La petite M m’assomme par ses questions :

–          Pourquoi t’as des lunettes, pourquoi t’es un garçon, pourquoi tu as ce truc dans tes cheveux, t’as quel âge ? Est-ce que t’es vieux ? T’as déjà été jeune ? T’as des enfants ?

J’inspire un grand coup et lui lance en mitraillette :

–          Je suis myope, je suis né comme ça, c’est par mesure d’hygiène, ça se demande pas, j’ai l’âge de mes artères, oui j’ai déjà posé des questions bizarres à des grandes personnes donc été enfant. Oui j’ai des enfants, une centaine à servir en 45 minutes. D’autres questions ?

Elle fronce les sourcils le temps d’étudier ma réponse. Visiblement elle est déstabilisée par mon débit de rappeur.

–          Pourquoi je suis une fille, pourquoi t’es né myope, pourquoi t’es devenu vieux, pourquoi faut travailler ?

–          Si l’on éloigne les interprétations gnostiques ou la pataphysique, les réponses à tes questions rhétoriques bien que métaphysico-philosophiques sont avant tout affaire d’interprétations subjectives. En cela l’essence de la sapience consiste à chercher tant la causalité qui amène à ces questions que leurs réponses par essence inaccessible. Sauf pour le travail, ça c’est pour gagner des sous.

–          Quoi ?

–          Bien fait.

–          Moi je vais en vacance en France et toi ?

–          Tu t’arrêtes jamais de parler ?

–          Pourquoi je m’arrête jamais de parler, pourquoi je vais en vacance en France [… etc etc etc…] pourquoi ya des animaux ?

–          La surveillante t’a demandé de t’asseoir.

–          I’ll be back (en français dans le texte)

Chaud !

Je lave penché en avant, une énorme marmite industrielle tandis que le jus crade filtré par un chinois[3] rejoint l’évacuation des eaux. Je passe le balai puis la serpillère. Je fais des salades méditerranéennes Feta-Légumes-du-soleil-roquette pour les dirigeants du bahut. Je range des bacs en inox sous film plastique dans la chambre froide.

Les élèves sont comme rendus fou d’ennuis par leur mâtiné de fin d’année scolaire. À regarder des Disney ou La marche de l’empereur. L’ambiance est électrique. Demain on ferme. Demain ils partent en vacance.

–          Chaud-chaud-chaud !

Deux semaines (dont une journée de congés… ca fatigue) et j’ai déjà un surnom de guerre: Chaud-chaud-chaud. Amihd est à bout lui aussi. Il lance à Luis :

–          Donne-moi un dollar Luis et jvous montre mes fesses !

–          Je relance : Oui mais sensuellement alors, fait moi oublier mes problèmes.

–          Puis ensembles :  Allez Amihd montre nous tes fesses, allez Amihd montre nous ton cul !

L’ambiance est chaude et je manque d’immortaliser le postérieur du second de cuisine pour une dérisoire affaire de shutter de téléphone portable. On se marre bien, Rose chahute Amihd. Son fou rire incontrôlable est contagieux. J’esquisse des petits pas funkys sous la clameur, Aliou rigole de toutes ses dents immaculées en disant « vous êtes tous fous ».

IMG_20140619_102539_1

Et là, c’est le drame.

 On se marre tellement qu’on n’a pas vu Sylvain, un peu vexé de pas en être, qui se tient en retrait. Il n’a pas perdu une miette de nos burlesques effusions.

–          Bon arrêtez un peu avec le show érotique là, je sais que c’est pas le service mais c’est un bahut catholique quand même !

On fait un peu semblant de bosser, puis une fois qu’il est loin c’est l’heure de la photo de classe, comme celle des « yearbooks »[4] que les enfants font signer plus haut. Et comme pour ces enfants, certains ne reviendront pas : on n’est jamais trop loyal à un boulot aussi mal payé, à moins d’y être obligé comme le Chef.

IMG_20140620_095713

Le chef n’est pas Chef. Le chef est indien. Il ne parle jamais et ressemble à l’indien de vol au-dessus d’un nid de  coucou : un colosse avec des bras épais comme des cuisses d’orignal. Ses tatouages hurlent « made in prison» et « ex-homme de main». La seule fois où il m’a parlé je n’ai rien compris à son accent acadien à couper au couteau. J’ai préféré répondre « oui, bien sûr ». Il règne sur le plan de nettoyage et la plonge. Ne se plaint jamais, ne réprimande jamais. S’éloigne de 50 pas des autres pour fumer ses clopes de contrebande de la réserve à côté de Montréal. Des fois il me fixe sous ses sourcils broussailleux, inexpressif. Par mesure de précaution, on pré-rince les trucs qu’il lave. Car il fait un peu peur à tout le monde.

Vendredi. Enfin. Rendez-vous est pris pour la fin Aout.

IMG_20140620_130627

Je rends mon tablier sale et ma blouse. J’enlève le filet et libère des cheveux crasseux. Assis sur un banc devant un immeuble industriel dévasté je discute avec un vénérable français barbu rencontré dans le parc la veille. Il a épousé une haïtienne et lui a fait trois gosses. Il est à la retraite à Montréal après des années sous le soleil des caraïbes.

IMG_20140617_140933

–          C’est sûr que c’est dur pour les jeunes. Avant, j’avais une piaule dans le 9éme à Paris. Il suffisait d’attendre à la sortie de service, on te posait 3 questions et tu allais au vestiaire te préparer. J’ai été cuistot, voiturier, serveur et cuisinier. Ma piaule coutait 60 francs, avec les toilettes dehors et un lavabo. On travaillait beaucoup et on ne gagnait rien mais on était heureux. Aujourd’hui j’ai peur pour mes gosses et les jeunes comme toi.

Plus tard, je sprint malgré les crampes pour prendre mon bus.

Assis sur la terrasse de ma coloc en sirotant une bière blanche je pense que c’est dur en effet.

Aujourd’hui, le dernier jour, j’ai gagné 43 dollars.

 IMG_20140618_103237_1

[1] Fast-food Mex

[2] Tailler en petits cubes

[3] Passoire fine faisant office de filtre

[4] Photos de fin d’année

Publicités

2 réflexions sur “Soy un immigrant !

  1. trop drôle, je connais la restauration (pas évident quand on n’est jamais rentré ds un cuisine pro)
    belle expérience et rencontre avec des vrais gens, dans la vraie vie

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s