Préparer un sac, c’est déjà partir

Le premier acte concret d’un voyage c’est de préparer son sac. Celui qui un jour est parti sans se retourner sait qu’il n’y a pas grand-chose à emporter de physique. Mais que le poids de l’expérience  et de sa propre histoire pèse parfois autant qu’un sac de brique.

Automne 2008: j’ai trop d’affaires à porter, dont un de ces monstrueux PC portables d’occasion qui doit faire dans les 5 kilos à lui seul. Mais aussi des vivres franchouillards pour A, mon ami qui m’invite dans le centre de la Chine.   Mes amis fument des joints de bon hash pâteux dans le salon de J. Je bois une dernière bière et leur propose de m’accompagner au train.

–          à Roissy ?

–           Non, à la Chapelle, à 150 mètres en bas de la rue !

–          Démerde-toi ricane L.

Les choses ont une certaine manière de ne jamais se passer comme prévues : Je devais ne pas revoir mes amis pendant des années. Ce démerde-toi a longtemps résonné au loin. Il résumait merveilleusement le Sarkozysme triomphant, cette sorte d’expérience de Milgram à l’échelle d’un pays. Je laissais le zeitgeist de reality show et le racisme institutionnel d’un peuple qui s’était lui-même aliéné dans la médiocrité thaumaturgique de son président minable.

DSC_0883
Et de celui d’après, et du prochain…

(Fondu au gris sur le ciel gris des mégalopoles chinoises, la touffeur de la jungle asiatique et le soleil brûlant de Malacca au zénith)

 Nous sommes maintenant en novembre 2012 quand ce long tapis roulant dans le crépis surréaliste du terminal 3 me tire, malgré moi, vers Paris. Dans une parfaite symétrie de l’alpha à l’oméga A est venu me chercher à l’aéroport à 6h du matin. En clignant des yeux alors que sa voiture descend l’avenue de Flandre je pense qu’il sait ce que ça fait.

 

Une longe estafilade barre mon avant-bras, ma brioche ventrale est tendue par  la Tsingtao. Et j’ai recommencé à  fumer, des fins cigares aux saveurs de cuir mouillé. J’ai vieillit. Mes trente ans se sont passés pliés en deux dans une chambre à me demander si ces saloperies de médicaments chinois mêlés à la vodka vont me tuer (faudra qu’un jour je vous raconte ça : apparemment mélanger la médecine traditionnelle de l’empire du milieu, le piment et l’alcool peuvent tuer aussi surement qu’un Mickey-Finn valium-gin). J’ai rencontré des gens, traversé des milliers de miles en bateau, en train, à dos de cheval ou de scooters. J’ai maudit le dieu-frontière aux orbites vides et ses prêtres-formulaires. J’ai fait ma route zizaguante. Je suis tombé amoureux, follement. Je ne suis pas revenu plus sage ni riche, mais avec l’écho distant d’un rêve persistant. Je crois que la route m’a contaminé, sans malice, mais chroniquement.

DSC_0341

En janvier 2013, je suis sur le point de découvrir que je suis perdu pour ce pays : Il ne m’aime plus. Mes amis fument des joints de bon hash pâteux dans le salon. On me demande « c’est comment la Chine ?» mais personne n’écoute la réponse. Parfois on m’explique comment est la Chine sans y être allé. J’apprends à dire « c’est bien mais c’est pas très démocratique et super pollué » en me faisant violence : Je fais partie des gens qui répondent la vérité quand on leur demande si ça va… Je sais, c’est ballot.

Fondu au gris : Quelques flirts mais je n’ai jamais réussi à briser la vitre sans tain du peep-show relationnel. Évoquons en ellipse un an d’entretiens aux ASSEDICS qui depuis s’appellent Pole-emplois. Travelling sur des longs couloirs d’administrations qui mènent toutes à des sphinx à la peau crayeuse altérée par les néons qui me demandent :

–      « Pourquoi vous êtes rentré ? »

–     Je réponds parfois « car les gens comme vous m’y obligent ». Ou alors « mon yacht s’arrête pour un gala ». Pas facile de répondre des choses différentes aux mêmes questions même si mon métier de journaliste m’a appris à le faire.

Survolons des lettres qui se terminent toutes par « nous vous souhaitons bonne continuations dans votre recherche d’emplois ». En France on ne te souhaite pas de trouver un boulot, mais de bien continuer à chercher. Le démerde-toi a gagné. Il est constitutionnel comme dans toutes les sociétés libérales. Son appétit cannibale de Kronos à manger ses propres enfants batards ne laissera à terme qu’un supermarché bien gardé construit sur la fosse commune des idéologies.

DSC_0489

Nous sommes maintenant le 24 mars 2014. Le crépuscule change le gris de ce début hésitant de printemps en pénombre et j’écoute les Growlers chanter « Ma mère voulait que je sois aussi joyeux qu’elle l’est»  en me demandant quoi mettre dans ce fichu sac à dos.

Je me demande déjà s’il y aura des perturbations en vol : les voyages en avion me terrifient.

à mes quelques lecteurs (souvent des amis complaisants: salut Fred de Montpellier) mes excuses sincères. Si je n’ai pas mis ce blog à jour, c’est qu’il n’y avait strictement rien à raconter sur le thème du voyage pendant un an et demi à Paris. Sauf à filer l’insupportable métaphore du voyage-au-coin-de-la-rue et de l’aventure-sur-le-quai-du-RER.

 Je pars donc. Pour le Canada, normalement un an. Plus si possible. Il y aura assurément moins de temples, de moines et de cuisine qui pique.

Mais, avec un peu de chance, quelques caribous, de la poutine (hélas). De la neige. Des indiens dans leurs réserves. Et ces merveilleuses loutres avec la moustache de Groucho Marx qui écrasent des oursins sur des cailloux en faisant la planche sur le Pacifique. Je suis sur que ya des chinois pour en manger.

Le vieux virus revient et je fais une rechute. Mes rêves survolent des forets, des sourires, des rencontres et des moments de pur désespoir en regardant l’heure du prochain bus.

 La route m’appelle comme une sirène et personne n’est là pour m’attacher au mat de l’Argos.

 Ni même pour descendre au métro avec moi.

Tant mieux, je voyage léger cette fois.

 

Publicités