Bangkok Blues

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Me perdre. Ne plus savoir où je suis. Avancer à l’instinct sans l’ancre de mes souvenirs. Tracer hagard de fines esquisses d’exotisme à l’encre de Chine du hasard.

Pas facile.

Pour connaitre une ville, il faut caresser de ses semelles usées son épiderme bitumé, sentir son souffle méphitique sur son visage. S’aventurer dans les ruelles glauques au point du jour. S’y perdre, s’y arrêter. Lire comme un shaman ses graffitis et les entrailles des bêtes écrasées au bord de ses avenues. Briser la glace sans tain derrière laquelle se cache le journaliste et créer une relation. Pour chasser l‘artificiel et laisser le naturel revenir au galop.

Bangkok est antipathique

Bangkok est exigeante, contradictoire, irritable et compliquée.

Sa touffeur permanente, son alternance de soleil de plomb et de pluie battante, ses bruits et ses senteurs de tiers-monde vous harcellent. Les avenues se traversent en courant même aux feux rouges. Dans les quartiers touristiques, l’arnaque du voyageur est un art consommé qui frise le harcèlement. La nuit, des meutes de chien semi-sauvages rodent tandis que des camés vous accostent pour vous déballer en tremblant leur baratin.

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Un thaïlandais sur quatre habite Bangkok. La ville fait la taille de l’Ile-de-France. Entre la mégalopole scintillante ultralibérale et le bidonville tiers-mondiste, la capitale Thaï est pleine de paradoxes. Son urbanisme aléatoire oblige à emprunter des détours tant culturels que physiques. Demandez à un voyageur : il évoquera à son gré les bordels et les bars de Cowboy soy, les temples magnifiques, les atroces conducteurs de Tuktuk ou les échoppes de Khaosan Road. Le jeune novice, en route pour le sud et ses fameuses full moon party, trouvera Bangkok exotique.  L’homme d’affaire bloqué 3 heures dans un embouteillage, pénible.

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La ville s’enlise à un rythme de sénateur  

Elle retourne à la fange marécageuse d’où elle s’est extraite. La métropole est une ville volée sur l’eau d’un delta. Des canaux bétonnés tiennent lieux d’égout, d’épanchement et de voies de circulation.  Parfois, les flots reprennent la terre, comme lors des terribles inondations de 2010-2011.

Sur Cowboy soy-des américains s’invectivent tard le soir et se battent. Ils sont trop saouls pour savoir encore pourquoi. Les bars arrosent la rue en pop bruyante. Des hôtesses « me so horny » agrippent le bras de quinquas chauves avides de chaire fraîche en promotion, les sexpatriés. Des ladyboys magnifiques et maniérées minaudent en direction de jeunes touristes en groupes compactes qui jouent à se faire peur. Le tout sous la protection d’une police discrète mais omniprésente. Voilà le Bangkok du folklore, à peu près aussi sulfureux qu’un Pigalle ou un quartier rouge amstellodamois.

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Le revers de la carte postale

Les troubles politiques qui traversent depuis plusieurs années le pays se sont cristallisés avec l’invasion de la capitale par les chemises rouge au printemps 2010. Ces partisans de l’ex premier-ministre populiste Thaksin ont occupé en masse (plus d’un million) le centre-ville dans une démonstration de force proche de l’insurrection avant d’être chassés par l’armée. Thaksin s’est réfugié depuis au Qatar où il prépare son retour appuyé par ses adeptes. Sa sœur Yingluck a repris le pouvoir avec une politique de médiation. Seule l’intervention du roi aura évité de justesse la guerre civile ou le coup militaire. Mais la plaie au sein de la société thaï est restée béante, et l’avenir du pays incertain.

Dans Chinatown –le plus grand quartier chinois hors de l’empire du milieu- les ruelles commerçantes sont bordées de temples taoïstes et les buildings couverts d’idéogrammes. Le ballet permanent des porteurs chargés de produits made in RPC est hypnotique. L’émigration chinoise en Thaïlande a commencé au 17éme siècle. Aujourd’hui leurs descendants ne parlent plus la langue de leurs aïeux.

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Les chinois de Bangkok sont artisans, 

Vendeurs de rue, pharmaciens, commerçants. Leur impact économique est considérable : ces 12% de la population du Royaume Thai représentent plus de 50% du PIB du pays et contrôlent 80% de son activité économique.

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La vraie Thaïlande est laborieuse jour comme nuit : Le marché nocturne de Klong Toey est un ventre où poulets, poissons chats et cochon vivants partent rejoindre le Samsara. Des réfugiés birmans alignent les samossas en glissant entre les blocs de glace bleue arctique, les quartiers de viande et les étals odorants de fruits savoureux.

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La Birmanie  se devine avec pudeur

Pochoirs de soutient à Ang San Sui Kui sur les murs, groupes de prolétaire en route pour un chantier à l’arrière d’un camion avec un foulard pour seul casque. Les birmans sont les petites mains exploitées du pays. Qui d’autre pourrait porter ce TIGRE (Thaïlande, Malaisie, Corée, Taiwan) de plus en plus boiteux qui inquiète les investisseurs de par son instabilité politique ?

Le marché de Chatuchak ouvre le week-end. On y trouve de tout entre ses étals classés grossièrement par thèmes.  Des vêtements bariolés à un prix imbattable, des poissons-chats japonais, des meubles et des gadgets, des statues de Ganesh le dieu élèphant, des ratons-laveurs moribonds, des bijoux, des lampes, des massages de pieds, des salades de foie au piment et des livres. Deux ouvriers entraînent leurs coqs au combat dans une petite arène en béton, un émigré congolais vend des améthystes brutes, des touristes s’essayent avec peine à la science subtile du marchandage.

Devant le marché une petite manifestation rappelle aux touristes avec forces banderoles en anglais que :

 « Bouddha  n’est pas un meuble »

Pourtant, à cent mètres à peine, Jésus-Christ est un accessoire de mode. Une vendeuse propose des polos roses bonbons avec un crucifix comme accessoire. L’exportation de Bouddhas hors de Thaïlande est illégale mais pas l’exploitation mercantile de la mystique chrétienne : la laïcité Thaïe a ses limites.

Au crépuscule les salarymens fatigués sortent des stations de métro. Ils achètent leur diner dans la rue sur le chemin du retour : les appartements thaïs n’ont souvent pas de cuisines.Les filles iront parfois faire des heures supplémentaires en boite de nuit. Ni forcées ni désespérées, juste attirées par l’argent facile.

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L’enfer gris béton de Bangkok

Il a accouché d’une génération spontanée de graffitis sur les décombres vacants d’immeubles rasés. Les kids –touristes, expats, locaux- squattent, posent et tapent la balle sur un parking d’hyper avec des caddies pour seules cages.

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La ville pourrait être domestiquée par d’avantage de parcs où se prélasseraient des iguanes gros comme la jambe à la morsure empoisonnée. Son réseau de transports en commun pourrait être amélioré pour éviter les heures d’embouteillages. Des artères plus larges qui n’imposeraient pas aux piétons un zigzag permanent entre les échoppes pourraient être percées, des canaux ouverts pour protéger la ville des crues et pluies diluviennes. Bangkok pourrait être un endroit agréable. Il suffirait d’une poignée d’urbanistes compétents. Mais la ville est plombée par son instabilité politique, sa corruption endémique.

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La mégalopole reflète bien le peuple qui l’occupe et sa fracture sociale. Bangkok est une cité schizophrène entre hédonisme et ascétisme, entre excès malsain et puritanisme malsain, entre économie de marché et valeurs traditionnelle.

Incapable de réfléchir à son devenir, la ville se condamne à avancer de crises en crises tout en s’enfonçant lentement.

Puisse les millions d’âmes qui y vivent, aiment, s’y battent et y meurent freiner sa chute

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet article est publié dans le cadre de l’opération “Unis pour un tourisme alternatif”. Orchestrée par Voyageurs du Net et parrainée par Voyageons-Autrement, ABM, Babel Voyages, EchoWay et Viatao, cette opération vise à promouvoir dans la blogosphère le tourisme alternatif et responsable.

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2 réflexions sur “Bangkok Blues

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