E comme Epsylon

Pochoiriste francilien désinvolte et engagé à la fois, Epsilon Point trace sa voie artistique depuis plus de 30 ans. Avec le mélange de fatalisme de ceux que la vie a parfois écorché, et l’humour propre à ceux qui en sont revenus. Itinéraire d’un artisan de la rue.

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Il signait d’un E (la première lettre de son prénom, qu’il garde secret). Un ami lui a demandé un jour pourquoi Epsylon. Le nom est resté. Extérieur cuir de motard et gris-gris, moustache surréelle et accent populaire des quartiers Nord, Epsylon raconte sa jeunesse dans un argot pittoresque. « Je suis issu d’une famille bourgeoise, mais ma mère s’est retrouvée décavée quand mon père s’est barré. C’était la pauvre dans une famille bourgeoise, et ça, c’est vachement mal vu ». Élève médiocre qui ne « branlait rien », il se retrouve donc en pension « chez les curés, dans un bled à coté de Saint-Jean de Luz ». De retour à Paris, le voilà bientôt chez les Orphelins d’Auteuil. « Ça rend un peu schizophrène, t’es chez les poulbots de base, [mais] de retour dans ta famille t’es chez les bourges dans une super grande baraque ».

Viré en 68 : « ils ne comprenaient pas que je fasse le mur pour aller balancer des pavés », le jeune homme n’a alors pas d’engagement politique. « Le seul qui parlait un langage que je comprenais à peu près, c’était [Daniel] Cohn Bendit.  Après je me suis engagé à l’armée et j’ai pris 5 ans ». Les deux dernières années de son affectation le verront visiter fréquemment la prison militaire pour insubordination. Mécano dans l’aviation, il se montre rétif à l’autorité. « Je prenais 15 jours, 10 jours, j’envoyais chier des officiers. J’ai cassé des avions par maladresse ».

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De retour à la vie civile Epsylon rentre aux Beaux-Arts à Dijon où il présente « 3 merdes, j’étais — et je ne suis toujours — pas un grand dessinateur ». Reçu, il découvre pendant 5 ans un monde de gens « cinglés mais organisés », se spécialise en photo « ça m’a aidé pour le pochoir ». Puis, intérimaire, il « fait des sous » dans l’aviation civile et visite l’Est en moto. La Roumanie de Ceausescu lui semble « un joli pays, quand t’as pas d’argent tu ne vois pas la différence » puis la Grèce. Avec ses « potes » il visite l’Iran de Khomeiny, évite l’Afghanistan en pleine invasion russe, et traverse le Pakistan. En Inde, il reste 6 mois. Mais l’argent vient à manquer alors il retourne au turbin. « D’un seul coup, en 1985, il n’y a plus eu de travail dans l’aéronautique ». Précaire, il habite une péniche puis se retrouve à la rue « ça n’aide pas à conserver des œuvres ». Vivotant chez ses potes, commence alors ce qu’il appelle avec tendresse ses « conneries à la bombe » à Dijon, puis Montpellier. À l’exception des crews MODZ et BANDO avec qui il a travaillé ponctuellement, il est alors l’un des rares « dans la rue ». Il « pose » des BxA et des superhéros de comics-book, un dragon étrange aux airs d’oiseau qu’il appelle Belele. Un jour, à Paris, les hirondelles passent en vélo et le complimentent.

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L’avènement du tag mettra fin à cet état de grâce de l’art de rue émergeant. « Ça faisait sale » résume-t-il en concédant cependant que « les flics étaient moins relous ». Les services sociaux lui trouvent un logement où il réside et travaille toujours en vivant du RMI.  « J’ai dû vendre deux toiles l’an dernier. J’ai rien contre vendre mais je ne fais pas d’efforts ». Il offre à la vue beaucoup d’œuvre cependant : murs, expos. Chez lui, plus de 200 toiles, même si certaines lui ont été volées. L’impertinent se refuse de monter un dossier pour une résidence d’artiste : « Si tu fais des p’tits lapin et t’as du piston c’est bien. Mais moi, j’suis pas vraiment aimable ».  Un « fuck la Police » de trop lui vaut d’ailleurs un prompt effacement lors d’une « nuit blanche » à Fontenay. Et de jubiler : « c’est bien, j’en fais encore chier quelques-uns ».

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Ce besoin de déranger l’incite à pratiquer volontiers la sexualité graphique dans son travail : « Si tu te fais chopper, c’est ce qui coûte le plus cher. C’est le dernier gros tabou ». Une série qui l’a rendu célèbre illustre le kama-sutra dans d’étonnantes acrobaties explicites.  Lui qui croise « des meufs et des flingues » en abondance dans l’art de rue s’étonne de cette pruderie envers Éros d’une scène trop Thanatos à son sens. Un jour, un jeune artiste qui vient de poser une énorme tête de mort le félicite pour son pochoir avant de lui confier « je ne pourrais pas faire ça, je veux pas que mon petit frère voie des trucs de cul ». Son autre truc c’est la provocation politique, ou plutôt « l’anarchisme tendance provo ». Et d’admirer Makhno (c’est le nom de mon fils) ou Louise Michelle. Et s’il était président ? La réponse fuse : « jamais ! Quand t’es arrivé là t’as enculé 10 000 personnes, tué 20 000 et marché sur la tête de tous les autres. Puis tu tu te retrouves avec une administration qui fait ce qu’elle veut ». Alors, révolutionnaire ? « La révolution fusil à la main c’est rigolo [sic] mais ça marche pas ».

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L’intransigeance roublarde d’Epsylon, son ouverture, et son désir de transmettre son savoir-faire lui valent un profond respect de la nouvelle scène de l’art de rue. Nombres de valeurs montantes du graffiti en parlent comme d’un mentor. Lui se refuse à parler de disciples et évoque un goût pour l’enseignement de techniques à la manière d’un artisan. « Je suis un mec qui montre plutôt, je suis dans la forme, le fond est à trouver pour chacun. J’aime aussi démontrer par l’exemple à des jeunes parfois matérialistes qu’on peut vivre autrement. L’exception, ça a été mon ami pochoiriste Splif Gâchette qui faisait à la base du texte. Comme je fais des images, on a été artistiquement en osmose ».

L’intéressé confirme : « il est un des seuls à ne pas s’être mélangé les pinceaux entre streetart et graf, j’ai eu de la chance de tomber sur lui. Pour moi Epsylon, c’est presque un Chaman. Avec son atelier où on se pèle en hivers comme dans une yourte malgré la chaleur de l’accueil,. Ses œuvres devraient être exposées dans les pharmacies comme traitement pour exorciser une époque malade. Une époque trop solennelle pour être honnête ».

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