Un phœnix mythique aux ailes trempées par la pluie et autres mésaventures tropicales

J’en ai marre de Kuala Lumpur. Je rêve de jungle, de mystérieuses citées d’or à explorer dans le soir torride sur des airs de flute de pan. J’ouvre mon Lonely Planet à la page « coin paumé où personne ne va jamais ».

Gemas.

C’est parfait ça Gemas. Ya un point sur la carte marqué Gemas. Rien de rien dans le Lonely. Le bourg est le départ de mon objectif pittoresque : le jungle train. Le jungle train, ou train de la cote est (qu’il n’approche jamais) part de Gemas. D’ici, il connecte d’autres liens ferroviaires vers l’extrême Nord-Est de la Malaisie continentale à l’explosive frontière thai. Comme je compte me rendre au Cambodge en train, ça fait raccord.

Comme la dernière fois où j’ai visité KL, je vais consulter l’oracle du temple taoïste de Sze Ya où veillent les divinités chinoises tutélaires de la ville.

Je passe une bonne heure à bruler de l’encens sur divers autels. Puis très lentement je secoue un genre de porte-crayon rempli de tiges d’achillées numérotées jusqu’à ce que l’une d’elle tombe. Le numéro correspond à un oracle. Celui-ci est mauvais, en voici une traduction sommaire :

La scène dépeinte est celle d’un phœnix mythique aux ailes trempées par la pluie. Même un oiseau n’en voudrait pas comme ami. La signification est qu’en temps d’infortune vous devez tolérer les humiliations qui vous sont infligées et faire profil bas pendant que des crapules tiennent le devant de la scène. Dès que ces jours –de pluie- seront terminés l’honneur et la gloire seront regagnés.

Le tout assorti d’une litanie sordide de mises en garde sur ma famille, mes finances, la tombe de mes ancêtres (très important dans la tradition chinoise) ma santé, les risques d’accidents (sic), la perte de mon bétail (sic), des actions légales contre moi et des fausses couches de ma femme (je n’ai pas de femme, mais bon).

En gros, c’est la merde.

Plus tard, la prophétie s’est réalisée.

Départ.

Je swingue avec la grâce d’un hippopotame (pour cause de sacs lourds) entre les rabatteurs de la gare routière de Pudu Raya en plein KL. Georgetown ? Malacca ? Singapour ?

Et moi, royal : No, Gemasssssssssssssss

(Je fais rouler le sssssssssssssss comme un chouff marseillais qui ferait ssssssssssshiit. C’est un truc que j’ai appris à l’université des bad-boys)

Sourcil levé du rabatteur. Rictus de satisfaction du fennec.

Wrong bas station sir. You goat to gow to main station Kai-L. Hear iz only bas for big see-T for tourists. Nobody gow Gemas. Nevhear.

Sourcil levé du Fennec. Rictus de satisfaction du rabatteur.

Deux heures plus tard me voilà dans un bus défoncé qui serpente entre les plantations.

Puis Gemas.

Une intersection de nationales bordée de ces bâtiments typiquement asiatiques :  Le rez-de-chaussée est une pièce à laquelle il manque un mur (souvent fermé par un store ou une grille qui donne sur la rue). Elle est bordée d’un escalier sans rampe qui mène aux appartements. En bas c’est typiquement un resto, un garage, un magazin. On trouve ces bâtiments partout en Asie, de Manille à Lassa et d’Uhlan Bator à Jakarta. Comme si l’Asie menait son propre djihad contre l’architecture.

IMG_20120515_191938
Le marketing à Gemas, ya du boulot.

Mon hôtel a des problèmes d’Internet mais la télé indonésienne par satellite. Tout le monde me demande si je travaille ici : une scierie dans les environs (Twin peaks ?) embauche plein d’étrangers. Je croise deux ingénieurs en sylviculture anglais qui s’en reviennent pompette du resto chinois. Dans cette Malaisie profonde à 90% musulmane, seul les descendants d’immigrés chinois de Penang vendent –discrètement- de l’alcool.

Je sors sous le soleil de plomb explorer…  Rien. Sauf un bowling. Pour la première fois de ma vie je joue au bowling. 1 euro.

Deux jours plus tard je prends le fameux jungle train.

On devrait plutôt l’appeler le « deforestation soil erosion train ». Ce n’est en effet que terre ocre stérile et plantation de jeunes palmes, cette culture qui a détruit l’écosystème malaisien. Des collines nues semblent prêtes à se changer en boue au moindre orage, et les talus de dense végétation ont été rasés.

DSC_0545

La ville de Jerantut est la dernière localité de bonne taille avant mon objectif, le Tama Negara, le plus grand parc naturel de Malaisie.

Je sors de la gare écrasé par le soleil et rejoint une guest-house crasseuse où je passe une nuit médiocre et suante sous le petit ventilo.

A 9 heure je saute dans un taxi en me frottant les yeux. L’embarcadère m’attend. Je joue de l’harmonica assis sur le ponton vermoulu.

Me voilà donc dans une barque à fond plat avec une poignée d’autre touriste en train de remonter un fleuve bordé de huttes, puis bientôt de rives boisées. La jungle nous avale lentement.

Le bateau tressaute. Moteur calé sur une vitesse intermédiaire, le capitaine a lâché son cap pour écoper une voie d’eau. Privé de direction, le bateau se rapproche dangereusement de la rive. Il reprend son cap in extremis pour se remettre dans l’axe de la rivière avant de recommencer. Je chante pour énerver les autres passagers :

la barre est dure tiens-la bien
tiens-la bien, des deux reins
ta victoire est amère :
tout un monde englouti
un peu salé, et le canal résonne
la glace sous la proue
qui pleure et gémit
comme tes deux pieds gelés
tiens-la bien
déchire cette eau
à grand coup d’hélice
ta victoire est si triste

elle n’apparti…

Hey you ! stop singing ! Go here.

Le caboteur me file son fond de jerrican en plastique bleu. et me dis d’écoper. Ça me prend une bonne heure vu que j’arrive à peine à compenser la brèche.

Alors que je peste en chassant l’eau par demi-cannette, j’entends un fort accent allemand qui clame :

ses yeux, ses ch’veux, tout noir
t’attendent peut être
mais tu sais bien que non
mais tu sais vraiment rien
pauv’ con !
ta victoire est si pure
si seule si dure !
ta victoire est si vaine
qu’elle ne peut qu’être belle !

 

Je me retourne en souriant. Un allemand avec un chapeau vert me fait un clin d’œil.

Le village (kampung) face au parc national a des airs de campement des FARCS  dans un téléfilm américain. En suivant une piste vers ma guest house je croise un cobra qui traverse la voie tranquillement. Il s’arrête, se retourne et me regarde avant de repartir.

Un village de bungalow façon Lost héberge les plus fortunés à 80 euros la nuit.

Ma chambre est une case sommaire avec deux lits, une moustiquaire et un ventilateur tenu par une gentille famille musulmane.

La nuit, la jungle est aussi bruyante qu’un centre-ville. Ca caquette, ça mugit, ça croasse, ça renifle. J’entends clairement un genre de sanglier fouiner à quelques centimètres du mur en palme de ma case.

DSC_0018

Les sentiers sont bien délimités au début, avec des passerelles en bois qui traversent la jungle. L’humidité commence à perler sur mes vêtements. Puis les planches deviennent plus branlantes. Des sections manquantes obligent à contourner les passerelles en travaux dans des marigots boueux ocre. Ma piste est fermée. M’en fout, je franchis le cordon et continue. Je longe des escaliers en travaux. Mes vêtements sont trempés. Les ouvriers qui rénovent la trail font la sieste allongés avec un drap mouillé sur le visage. La pente est raide et je progresse lentement. Parfois il faut s’écarter de la piste avant de la rejoindre. Deux heures plus tard j’arrive au sommet. Epuisé. Le sentier qui descend est aussi fermé. M’en fout je suis un rebelle. Là ça devient technique.

C’est toujours plus fatiguant et dangereux de descendre que de monter, les randonneurs, les scouts et les drogués savent tous ça.

Il faut désormais serpenter entre les arbres et prendre appuis sur des racines. Je me déplace par petits bonds contrôlés car le dénivelé ne me permet pas de descendre les marches de la piste défoncée. Par endroit des cordes m’aident un peu à descendre, parfois pas. La sueur dégouline dans mes yeux comme si je pleurais.

La piste d’arrête. Au milieu de nulle part. Rien. Un sentier qui débouche sur un tronc d’arbre coupé à la tronçonneuse.

DSC_0397

Il me faut comme Bilbo le Hobbit sortir du sentier dans la foret et c’est très très dangereux sans machette. Il faut se faufiler en canard sous les branches. En pente bien sûr. Le risque de se faire piquer par un insecte, une plante toxique, un millepatte mortel ou un serpent est réel. Sans compter qu’a peu près tout a des épines dans cette forêt. Je crie comme un marine à l’entrainement pour me donner du courage.

Je passe dans un coin un peu moins dense. Une toile d’araignée fouette mon visage. Arghhhhhhhhhhh. Je sens un truc qui rampe sur mon dos. Mes bourses se rétractent, je me fais violence pour ne pas bondir comme un cabri car la branche au-dessus de ma tête est truffée d’épine. Je progresse sur 10 mètres la trouille au bide. C’est long dix mètres en canard. Je débouche sur une minuscule clairière. Et saute partout pour faire partir le… truc qui m’a grimpé dessus. Le cherche du regard, le trouve pas. Mon tee-shirt est déchiré, mes mains égratignées.

La piste est visible à quelques mètres. Me revoilà dessus. Je rentre au bercail à l’état sauvage, puant comme si j’étais partit ya 20 ans dans cette jungle trouver Eldorado pour le roi d’Espagne. Cette nuit-là je n’entends plus la jungle car je pionce.

Le lendemain je me place dans un affut qui donne sur une grande clairière. Le couple de retraités français qui vient d’y passer 4 heures brocouille me souhaite bonne chance avant de remballer un téléobjectif gros comme une cuisse de danseuse black de krump. Je m’installe avec mon modeste D90 et sirote de la vodka en écoutant tout bas Joy Division pour passer le temps. J’ai pris soin de ne pas me laver au réveil pour faire odeur locale et être en odeur de sainteté auprès de la faune sensible à mes efflux musqués de Fennec. La seule chose que j’attire au début, c’est une jolie Australienne à qui je fais CHUUUUUUUUUUUUUT quand elle commence à essayer de me raconter sa vie dont je me branle.

CSC_0121

Finalement au moment même où je commence à envisager de lui demander son nom pour passer le temps, le miracle. Une maman phacochère traverse la clairière avec toute sa petite famille de porcelets avant de s’allonger en plein milieu. Le spectacle mignon comme un Disney dure une bonne demi-heure mais la laie fuit avec l’arrivée d’une bande  de touristes trop bruyants.

CSC_0119

Le soir c’est jungle safari. Je monte sur le toit d’une jeep à l’avant. Les jambes en tailleur pour ne pas bloquer la vision du conducteur. La jeep accélère dans le noir sur une piste entre les plantations. Un guide passe un projecteur puissant entre les arbres. Moi j’apprécie la fraicheur du mouvement de l’air sur mon visage et je me tiens à l’affut avec mon appareil photo. La jeep s’arrête et le guide nous montre un hibou abruti par le projecteur. Plus loin, un écureuil volant se fige. Le guide nous explique qu’il va essayer de le faire sauter en secouant le projo. Mais il reste immobile. Alors on lui crie « saute, saute, saute, saute ». Il s’élance pour son public et plane sur une trentaine de mètres avant d’atteindre un autre arbre. Applaudissements.

DSC_0295

Dans une plantation le puissant jet de lumière mordorée stoppe net deux jeunes ocelots qui se baladaient en ronronnant, une paire d’énormes chauves-souris, des petits serpents verts cresson, d’autres hiboux, des petits oiseaux terrorisés et une civette palmée.

CSC_0565

Je me demande à quel point le spot perturbe ces animaux nocturnes. Le guide me répond « They think its god maybe or an UFO ». Je suis dubitatif. Un animal qui voit une lumière en pleine nuit, c’est moins con qu’un bouseux Texan. Ils doivent plutôt se dire « c’est ma chance de faire carrière à Broadway si un producteur me remarque ». En nous ramenant au camp le guide nous explique qu’un touriste allemand (celui au chapeau vert ?) a été mordu par un serpent mortel et qu’il a été transféré de justesse au gros hôpital de Jerantut. « Il a ramassé un serpent qu’il croyait mort et qui l’a mordu, il est revenu calmement au camp et a expliqué à un guide que ce n’était pas grave car c’était un petit serpent avant de tomber dans le coma. Les médecins lui ont administré un sérum et il vivra. S’il vous plait ne jouez pas avec les serpents même si ils ont l’air mort ».

CSC_0566

Le lendemain je repars pour la jungle, croise un iguane pas farouche (leur salive contient des enzymes redoutables qui filent la gangrène alors ils n’ont pas de prédateurs) qui paresse sur le ponton. Cette fois-ci je décide de suivre la rivière mais la piste est pire que la vieille. Me revoilà dégoulinant, glissant dans la boue et longeant les berges sous les trilles aigües et menaçantes des cigales de jungle. Je n’ai pas pris beaucoup d’eau et j’envisage d’utiliser mes comprimés de purification quand je tombe sur un segment de rivière bordé d’un arbre arraché par une crue. Un vrai endroit paradisiaque où je me baigne nu en séchant mes vêtements maculés de transpiration aigre sur une branche.

DSC_0443

Une barque de pécheur et de locaux remonte la rivière et me croise tel Adam sans feuilles de vigne. J’ai peur du scandale mais les jeunes filles voilées à l’arrière de la pirogue gloussent comme des premières communiantes en rigolant au spectacle de l’homme blanc fluo tatoué (je supporte mal le soleil et la pâleur de mon teint tranche crûment avec celle des malais) qui se baigne à poil. Je m’arrache. Dans le village un tamanoir géant se balade tranquillement, holy fuck, ce truc fait la taille d’une vache!

IMG_20120518_192259

Trois jours déjà et j’ai bien perdu 5 kilos de fluides évaporés dans la jungle. J’ai des crampes à force de boire du getorade local pour compenser, le 100plus (sucre, sel, électrolytes, pas mauvais). Je vais au resto dans une barque au bord du fleuve. Des sino-malais en groupe ont commandé une soupe Tom Yam « la plus forte possible » et se tapent des cuillères en pleurant. Genre Jackass. Ils m’invitent à gouter pour se foutre de moi. Je me tape une cuillère. J’ai connu une polonaise qu’en buvait au ptit déj. Personne ne relève. Ahh, la solitude du voyageur. Mais bon il faut que j’impressionne les citadins de Kuala Lampur.

J’empoigne le bol, me siffle la moitié du bouillon d’une traite et lâche un puissant rot tropical digne de Tarzan après une cannette de 8,6. Silence gêné et respectueux. Bah quoi? T’as jamais vu Bob Morane s’infliger un ulcéré Jiejie ? Jsuis comme ça moi.

Plus tard, je sirote ma vodka à la mangue dans une coupe en métal, un cigare à la bouche, l’estomac tourmenté par un cyclone de pili-pili, de gingembre sauvage (hardcore) et de cumin.

La jungle me balance au front un énorme insecte de plein fouet qui manque de m’assommer net. La bestiole se taille en bourdonnant de colère.

Il est temps de repartir, le coin est pas sûr. Demain le train de la jungle et un accident grave à Kuala Lipis m’attendent.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s