La vengeance du trait

Allongé dans mon lit j’écoute les Velvette Fogg (et je vous conseille d’en faire de même) dans les vapeurs de café-crème. Les dernières 24 heures ne se sont pas passées comme prévues. Pas du tout. Je traine la crasse de ma journée sur moi. Il me faut me doucher la tête en écrivant pour commencer. Apres seulement, j’irais rincer la partie corporelle de cette journée éprouvante. Je pue. Dans ma tête, sous mes aisselles. La fine couche de mauvaise graisse du voyageur m’imprègne.

Le trait s’est vengé. Mes propos internationalistes blasphématoires ont irrité le dieu papier aux orbites vides qui préside aux technocrates. Le dieu tampon, le dieu signez-là, le dieu prenez un ticket et attendez. Le dieu convocation. L’administration dans son éther-enfer éternel de classeurs métallique et de fiches informatisées. Là, des divinités mineures président aux destins absurdes de simples mortels en tapant avec un doigt sur des claviers qui ont droit de visa ou de mort. Mais j’y reviendrais.

Excusez-moi. Je n’ai pas dormis. Aujourd’hui j’ai eu une insolation je crois. Mais revenons au début.

Will le voisin fait ses affaires. Moi j’ai rendu ma chambre avant alors je squatte sa piaule. Assis en tailleur par terre je feuillette le Guide du routard Laos-Cambodge 2008 que je trimballe dans mon sac depuis mon départ en Chine cette année-là. Le sac a changé, la plupart des fringues ont changées. En fait ce livre est avec un caleçon vert incroyablement résiliant et mes clefs d’appart le seul truc que j’ai gardé de ce fichu sac. Le reste a été détruit par mon mode de vie trépidant en Asie. Ce livre va peut-être enfin me servir à quelque chose. On part pour le Laos.

Will. Américain. 23 ans. Cheveux sombres, origines Latino : Its a shame but I don’t speak Spanish. Enfant du Colorado. Ex-conseiller Nissan à 8 briques par mois. S’enrôle dans l’armée de l’air 2 ans. Part pour l’Allemagne et la base de Düsseldorf. Un jour, il descend à la corde d’un hélicoptère avec son sac de 35 kilos. Il tombe de 10 mètres. Se casse énormément de trucs. Honorable discharge et hôpital militaire. Rééducation et Vicodin (un puissant antidouleur narcotique auquel carbure docteur House mais aussi 30 millions d’américains). Trop ou pas assez ? Il souffre encore mais il n’y a plus de pills. Le marché noir ? 80 dols la pilule soit10 dollars du milligrame ! Trop cher. Pour la douleur, il reste l’héroïne : 40 dols le gramme de brown afghane ou de black tar mexicain. Comme beaucoup d’américain il tombe dans les opiacés faute de couverture sociale et de sevrage décent. Se shoot et dépérit. Il décroche de justesse au bout de 6 mois. S’inscrit aux narcotiques anonymes où il se rend une fois par semaine. Il a déjà une histoire de vétéran mais c’est un gosse. Il ne connaît rien à l’Asie : comme la moitié des américains croisés ici il vient faire prof. Ou peut-être musicien avec sa guitare et ses chansons un peu ringues avec des noms de filles. Sans trop savoir comment ni pourquoi. Comme les américains de base il pense que les français (et donc moi en particulier) le détestent et s’emploie à essayer de me démasquer avec des feintes d’écolier du primaire.

On part en Visa Run. Ca consiste à se casser de Thaïlande pour des histoires de Visa. Soit pour faire un nouveau visa, soit pour un coup de tampon magique et 15 jours de répit. Simple non ?

Will a acheté les billets. 13 heures de bus pour le pont de l’Amitié puis le Laos. Bus VIP.

Tuk-tuk. J’avais un mauvais feeling sur le Laos en particulier mais à l’idée de quitter mon bunker à Chiang Mai je suis tout guilleret. Encore un peu et la réceptionniste me demandait en mariage (bientôt un billet là-dessus). J’entonne la digue du cul une bière Leo à la main tandis que l’air moite de pré-orage me fouette la gueule. Ça n’a pas l’air de faire rire Will. Je commence à me demander si ça va pas être la plaie de voyager avec lui. Merde. Moi je voulais juste quelqu’un avec qui tchatcher dans le bus.

Frein approximatif, pluie battante, franchissement de bande blanche discontinue (en virage, en cote, la nuit, dans la jungle, sinon ça ne compte pas) à 110 sur une nationale. Arrêt à la station et soupe au poulet. Dans les toilettes un lézard gobe une grosse araignée rousse. Les fauteuils sont larges et confortables mais on n’y dort pas. Ptet vous vous y dormez, moi pas. Will grince des dents. Je crois qu’il flippe. On est à l’étage face au pare-brise dans la place du mort on a une vue imprenable sur les camions qu’on esquive de justesse en se rabattant.

Intermède temps réel. Je tape au clavier sur le patio dans la fraicheur de la nuit (ma clim déconne). Deux flics sont arrivés en mobylette avec un M16  dans la cour du motel. Ils ont parlé à la réceptionniste et je crois bien qu’ils ont touché une enveloppe ! Le mec a chargé son calibre, et est reparti.

Mais reprenons.

Vers 3 heures du matin des phares. Le bus pile. Une file de bagnole dans une cote en pleine jungle. On descend voir. Le contrôleur me dit « accident ». Je vais faire un tour et remonte la file. Un glissement de terrain a comblé un large tronçon de route. Normal avec la pluie. Je suis pas trop rassuré de constater que le bus est garé dans un vallon encaissé bordé d’une rivière en crue. La zone est pas très sure et exposée à un nouvelle coulée de boue rougeâtre. Pas moyen de faire demi-tour. Je remonte, m’emmitoufle dans la couverture et essaye de dormir sans y arriver. Will grogne qu’il n’arrive pas à dormir. Il fait la tortue sous sa couette en regardant un film sur son Iphone. Le conducteur coupe le moteur par intermittence pour économiser la batterie et rallume pour remettre la clim. Je suis claqué. A 6 heures du mat un chasse-boue a déblayé une voie et le bus repart, plus roadrage que jamais.

10h. Pas dormis. Vertige. Faim, soif, chaud. Transpiration. Mauvaise sueur de vol charter. Toilettes qui puent la pisse de la gare routière. Café-eau-snickers. Café encore. Aigreurs d’estomac. Haleine forte. Vertige-vision brouillée-sac qui me pèse. Nuque lourde, trapèze endolori par les courroies. « Hello my friend where are you going ? ». Se forcer à sourire au lieu de dire « qu’est-ce que ça peut bien te foutre ? ».

J’explique à Will que je vais peut-être passer la nuit en Thaïlande, histoire de me requinquer avant la frontière sous le cagnard. Des étrangers décident de partager un Tuk-Tuk pour la ville puis la frontière. Will part seul. Je pense que je ne le reverrais plus. En route dans le Tuk-tuk, je décide que je peux me faire le trajet jusqu’à Vientiane, Laos. Faux arrêt. Autre gare routière. Attente. Billet pour la frontière. Sortie de Thaïlande. Navette qui franchit le pont de l’amitié et frontière du Laos. Emprunte un stylo et remplit la fiche pour le VISA. Transpiration et système thermique en mode de survie. Mal à se concentrer. Irritation du manque de sommeil. Envie de hurler « foutez-moi la paix » et de dormir en boule par terre comme un Fennec .  Reste perplexe devant la question « Race ». Envisage d’écrire « humain » mais écrit « caucasien ». Je crois que c’est ma race. Sort mes 35 dollars de ma poche.

Le prêtre du dieu mineur guichet fait la gueule. Je dis « bonjour » en Français. Il sourit. Bon début. Je lui tends passeport, photo, fiche et 30 dollars. Nickel. Il ouvre le passeport et cherche un endroit où poser sa bulle liturgique. Il lève un sourcil perplexe. Parcourt mon passeport.

–          Désolé votre passeport est plein

–          Mais non il y a 3 pages libres.

–          Non il y a un tampon de l’émigration chinoise. Il me faut une page vide entière.

–          Voyons monsieur c’est un petit tampon de rien du tout. Si vous collez votre visa dessus personne ne dira rien, surtout pas moi.

Il me regarde sincèrement offusqué.

–          Non, c’est illégal.

Il tend le missel à sa Sybille. Elle parcourt les pages. L’oracle est formel. Elle fait non de la tête.

–          Désolé mais je ne peux pas. Je suis vraiment désolé.

Sourire gêné. Silence gêné. J’envisage de lui glisser « et si je vous donne un supplément, on ne peut pas s’arranger ? ». Mais je crois que si je fais ça je perdrais tout respect de sa part. Ce type m’aime bien mais le dieu-frontière a parlé par la bouche de son prophète, l’administration. Seul un hérétique de mon calibre pourrait me soutenir.

–          Vous devez retourner en Thaïlande. Que vous devrez quitter dans … 2 jours.

–          Je peux au moins acheter de la gnole au duty-free et des cigares ?

–          Oui, bien sûr.

C’est déjà ça de gagné. Je chancelle. Il fait trop chaud. Dans un état second je trouve un tuk-tuk. Retour en Thaïlande. L’officier de l’émigration cherche le tampon du Laos. Le trouve pas. Je lui explique. Il me scrute. Je lui fais un regard de chaton malheureux : Miaaaaaaaaaaaaou.

–          Bon je ne devrais pas, mais je vous file 15 jours.

–          Merci, j’ai eu une rude journée, et une rude nuit.

Attente sous un soleil de plomb. J’ai plus les idées claires. Un papy Norvégien a l’air sympa. Je lui demande s’il connait une piaule où dormir 30 heures. Il me conseille mon motel actuel.

Je prends ma chambre mais je n’arrive pas à dormir. Je sors sous le soleil. Je marche au hasard des rues. Mes épaules me brulent et annoncent un coup de soleil à venir. L’ambiance est glauque dans cette ville. Vertige. Déshydratation. De l’argent mais pas de change. Je continue à marcher. Le 7/11 prend mes 1000 bahts. Est-ce la paranoïa du manque de sommeil ? Les gens me dévisagent. On dirait ces scènes dans les westerns où Clint Eastwood rentre dans la ville et tout le monde le regarde de travers. Je me force à sourire, des moues impassibles me répondent. L’ambiance est lourde. Pesante. Je rentre dans un restaurant Viet au bord du Mékong. Je suis bien décidé à exorciser cette journée rude avec un bon gueuleton.

–          Vous avez du Pho ?

–          No, only menu !

–          Vous êtes un restaurant Viet et vous avez pas de Pho ? C’est une blague ?

–          Menu, menu !

–          Et des nems ? Des rouleaux de printemps ?

–          Menu !

–          Des Bánh cuốn ?

–          Menu !

Je regarde le menu. Que des nems chua, cette viande de porc fermentée. En salade ou à rouler soi-même dans de la laitue. Mais c’est quoi ce restau ?

Une salade épicée de saucisse vietnamienne, une bière et de l’eau. La salade est atrocement épicée. Les brulures d’estomacs rugissent. J’ai peur de tomber raide endormis sur la table. La moitié des serveurs me fixent bizarrement. Je me casse.

La clim’ de ma chambre marche mal. J’essaye d’appeler l’ambassade et tombe sur un répondeur. Ya jamais personne. Je comate à moitié en regardant faites entrer l’accusé sur Emile Louis sur l’ordi. Faim intense, mal de crane. Où commence l’insolation ? Où se termine la céphalée de tension ? Je prends une douche rapide en teeshirt et caleçon et laisse la convection thermique faire son boulot. Le stress est toujours là.

Tombée de la nuit et promenades. Beaucoup de moines. Je regarde un orage tropical au loin sur les bords du Mékong. Un pécheur passe avec son gosse en canoë pour poser des ligne. Le moufflet m’a fixé tout ce temps avec un air si dur. Je lui fais timidement au revoir de la main et il rigole : Au moins il me sera arrivé un truc bien aujourd’hui.

La clim marche par intermittence. J’écris depuis deux heures. Il est deux heures du matin et je n’ai pas sommeil.

Je vais prendre une douche. Me récurer et me faire neuf. M’endormir tout neuf devant 6 feet under.

Sortir purifié et transcendé de ma rencontre avec le dieu-frontière.

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