Le trait (partie 2)

J’en ai marre de regarder le trait, alors je le coupe.

La chaleur est accablante ce jour-là et je n’ai pas mangé car j’avais hâte de voir le Myanmar. Il est 14h et je suis à jeun. Le pont qui enjambe la rivière Mae Sae vois passer un flot permanent de tuk-tuks, de porteurs chargés de palettes. Peu de touristes occidentaux. La guérite des douaniers Birmans. L’attente dégoulinante. Des jeunes filles passent avec des assiettes appétissantes pour apporter leur repas aux militaires thaïs.

On ne passe pas AVEC son passeport vers la zone spéciale Birmane de Takileik. On le laisse à la frontière avant de se voir délivrer un document à conserver pour le récupérer à la sortie du pays. On est en quelque sorte otage d’un Disneyland trash. Je file mon billet de 10 dollars au douanier. Il me remet une photocopie cartonnée de mon permis de séjour avec mes deux prénoms en guise de noms. J’avance dans la ville. Pas bien loin : Des rabatteurs me tombent dessus pour essayer de me refiler dans l’ordre : des clopes de contrebande, du viagra bidon, des dvds de films porno japonais.  Puis des filles. Girls for bouboum ? Ils se tapent du poing sur la paume dans un geste censément évocateur.  Ils sont lourds, me lâchent pas. L’un deux semble réfléchir et me murmure :

And do you want opium ?

Je fuis, je m’enfonce dans la ruelle étroite bordée de magasins qui vendent des merdes chinoise, le même genre de saloperies qu’a Silk Market à Beijing.

And do you want unlabeled drugs?

Je marche encore un peu mais j’ai chaud et cet endroit me gave. Un type vient me parler et je l’envoie bouler gentiment. Je monte dans un tuktuk et je file vers le Casino de Takileik.

Le tuktuk s’arrête pour me laisser photographier une pagode et repart. Je prends petit à petit conscience de la misère et du délabrement de la ville. Bâtiments à moitiés construits, chaussées pleine de nid de poule,  bitumage aléatoire. Je passe à côté de panneaux rouillés qui proclament « Tenez-vous éloigné des substances narcotiques et autres psychotropes (sic) » et un peu plus loin « Zone libre de la propagation du Sida » et « Bienvenue aux touristes ».  Nulle part trace de l’état. Pas de flics, pas d’école, les bâtiments administratifs ont l’air vide.

Deux bombes ont explosé il y a 4 mois sur le cours de golf du complexe hôtelier-casino Regina. La route ressemble à une allée de chantier pavillonnaire.

Le casino est petit. Au rez-de-chaussée des machines à sous, au sous-sol une consigne où je laisse mon sac. L’ambiance fait plus « bingo à la maison de retraite du chêne vert » que « James Bond contre  Kung Hwe Sah ». Les clients sont des chinois aisés et ils misent des petites sommes. Un chirurgien de Bangkok m’explique comment jouer à « Tigre et Dragon ». On mise sur le Tigre ou le Dragon. Quitte ou double. Le croupier tire deux carte et les comparent comme dans une bataille. Un petit écran résume les statistiques. Une folle au fond de la salle essaye de mettre de l’ambiance pour empêcher les joueurs de s’endormir sur le jazz d’ascenseur (Roux Combaluzier au Bouddha Bar volume 3). Je joue sur le Tigre. Je gagne. Je joue sur le dragon. Je gagne. Je joue sur le Dragon again, je gagne. Je mets l’argent gagné dans ma poche arrière gauche.

Le secret c’est de ne JAMAIS rejouer les gains. Ne jouer que ce qu’on a décidé de jouer au début et empocher les gains. Je vais à la roulette. Jackpot. Je demande à empocher mes gains (c’est ça ou continuer à jouer). Le gosse du casino me demande de jouer une dernière fois car le crédit est à ½ bahts. Rejackpot. On me regarde bizarre dans la piece et l’effet devient de moins en moins coïncidentiel. Le paradoxe rode (nerd joke).

Je change de machine et vais jouer à l’étage. Je compte am-stram-gram pour choisir la machine. Jackpot. La sécurité parle dans le talkie. On me regarde VRAIMENT bizarre. A partir de là on me lâche plus. Je redescends roder autour du buffet mais ça fait vraiment buffet glauque d’hôtel chinois. Je mise sur le Tigre, je gagne. Je compte am-stram-gram pour choisir la machine. Je perds. Je joue sur le dragon, je perds. Sur le Tigre : je perds. J’arrête de jouer.

Je me casse avec 20 euros environ de bénef. Pas mal pour un mec qui n’a jamais joué plus de 2 €50 à la fois avec un budget de 5 euros. La navette de l’hôtel me ramène à la frontière. Je zone dans le marché encore. Le même mec qui me parlait revient à la charge. Une dégaine de tamoul gringalet, la peau sombre dans une espèce de Djellaba. Il est amical. Il me propose de me montrer les environs.

–          Non merci j’aime trouver par moi-même, flâner quoi.

–          Vous n’avez pas besoin de me payer, vous me donnez ce que vous voulez. Si vous voulez quelque chose, quoi que ce soit, vous me demandez.

–          Je n’ai pas besoin de guide.

–          Vous êtes allé au Casino ?  Vous avez gagné ?

–          Nan pas vraiment, je me suis fait plumer (pas envie de faire James Bond à Pyongyang, vaux mieux pas avoir l’air blindé dans les coins miséreux)

Un type derrière lui lui sort cash :

–          Nan il a gagné, environ 800 baths (20 euros) au Regina il y a une demi-heure

En Anglais. Pour bien me faire comprendre. Soit ce mec est télépathe soit ça parle dans mon dos. Je n’aime pas ça. Le guide insiste. Il voulait me tester sans doute. Voir si je garde mes nerfs. Et me rapeler qu’ici, on m’observe. M’en fout j’ai passé 2 ans sur écoute à Pékin alors les plan « je suis partout » m’en triturent une sans frétiller l’autre (ça chatouille).

 Je réagis en parfait crétin et prend congé poliment. Je me promène. Je monte une pente raide vers l’hôtel de luxe le Triangle d’or qui surplombe le rond-point devant la frontiére. Je dépasse une file de tuktuks. La chaleur est écrasante.

Trop cher pour moi. De la pente je croise le regard d’un mec en bas qui m’attends. On me suit. Sans trop se cacher.

En redescendant je vois un gosse  accroupi derrière une poubelle qui se pique à l’intérieur de la cuisse.  Comme il n’a pas de bouteille j’en déduis qu’il s’est approvisionné en eau dans la rigole dégelasse qui suinte le long de la pente.

J’envisage de rentrer maintenant mais une partie de moi veut voir la ville la nuit et le poste- frontière ferme à 6h (6h30 coté Thai, ya un décalage horaire d’une demi-heure avec la Thailande, je ne connais pas d’autres pays avec des demi-heures de décalage).  Je me perds dans une zone résidentielle. Un des hôtels (le Las Vegas hôtel) a l’air d’un bordel et serait plein. Le deuxième n’est pas autorisé à héberger des étrangers (comme en Chine, où certain hôtels –les pas chers- sont interdits aux étrangers).

Je tente un autre hôtel, puis visite un temple bouddhiste kitsch aménagé dans une mosquée. Je trace dans un marché où les enfants victime du syndrome « Laowai attack » me disent « heloooooooooooooo mister ».

Le troisième hôtel est moins cher, la chambre est rustique mais simple et propre. Deux lits en fer, une table. Un ventilo au plafond. Une télé. Vue imprenable sur un chantier.

Je m’aperçois que je meurs de faim. Il est 5 heures et je suis à jeun. Je me balade et ce que je vois dans les stands m’inquiète un peu.

Je retombe sur le guide collant. Il me demande si  je repars. Je lui explique que j’ai trouvé un lit pour la nuit. Il a l’air surpris. Pas étonnant j’ai traversé un marché cracra et labyrinthique.

Je décide de passer en mode Vegan. J’attends sur un tabouret mon assiette de nouilles au tofu. Il y a un portrait de Aung San Suu Kyi   j’engage la conversation avec un père de famille qui ressemble à Gandhi. Son anglais est impeccable. Il m’explique qu’il fait le Ramadan. Je lui demande si il est sûr de se promener la nuit en ville pour un touriste. Son gosse se cache derrière lui, terrorisé par ma moustache.

–          Bien sûr ! Les lumières des magasins sont allumées tard alors vous pouvez marcher dans la rue et les gens sont très gentils. Nous aimons les touristes.

Bah ouais, pas de lampadaire, ce symbole décadent de la bourgeoisie occidentale. En fait quelques lampadaires. Mais pas assez pour prendre des supers photos de nuit.

La nuit dans Takileik tous les chats sont gris et les chiens aboient sur moi. Des rangées de petits oiseaux squattent les lignes électriques.

Je m’enfonce dans la rue ouest. La foule sort de la mosquée et se jette sur les papadums, les rotis et autres plats indo-népalo-birmans.

Je prends une ruelle adjacente. Ca sent la merde et l’opium. L’opium sent très fort : Un peu comme si vous jetiez une gros cigare bien fort aromatisé réglisse dans un seau de pisse de porc diabétique un lendemain de soirée asperge. C’est pas désagréable, mais aigre.

Les ruelles font favelas. Des poulets passent. Les gens me disent bonjour en souriant cordialement. Je suis prudent mais l’ambiance est telle que je me sens plus en sécurité qu’en Thaïlande.

Je reprends la route vers le rond-point.  Sur le chemin un type m’interpelle et me demande d’où je viens et me dis qu’il est musulman. Je lui dis « salam malikoum » et lui souhaite un bon ramadan. Je prends congé de lui. Il me rappelle et revient me voir. Et là il me dit :

And do you like heroin ?

Je me tire. Les dutyfrees éclairent la route. Des enfants des rues dorment dehors, des quinquagénaires tranquilles fument devant un match de foot. Des gosses jouent au billard.

Depuis la fermeture de la frontière et la tombé de la nuit il n’y a plus le moindre occidental à l’horizon. Je marche au hasard sur la longue avenue vers le Regina. Les pleins phares des scooters et des 4×4 m’explosent les yeux. La chaussée est défoncée et je progresse en trébuchant.

Régulièrement des gens me disent bonjour, me demandent d’où je viens, comment je vais. Pas pour me vendre des trucs ou m’attirer dans une ruelle sombre. Nan, juste par curiosité bienveillante.

 Je vois des lumières vives au loin, peut-être un beer garden. Je marche. Un type parle à un gosse assis sur un scooter. Peut-être 8 ou 10 ans. Probablement un père et son fils. Le mec m’interpelle et me montre le gamin en me disant.

You want buy him ?

Le gosse relevé la tête sans avoir l’air de comprendre. Je ne réponds pas au père-proxo. J’arrive à faire quelque pas. Mes mains tremblent, je sens l’adrénaline me retourner salement comme quand un type te met au défi de te battre dans un bar. Fight or flee réaction. Je me retourne soudain sans contrôler mes jambes et revient vers lui dans ma démarche d’énervé bien fermement décidé à lui coller mon poing dans la gueule à ce salopard.

J’arrive à me calmer in extremis. Je rebrousse chemin en grinçant des dents. Que puis-je faire d’autre ?

La rue n’est plus éclairée que par le clair de lune et les rares phares. Je marche dans une flaque. Au moins il n’y a pas de moustiques. La zone colorée s’avère être un genre de parc d’attraction du pauvre pour gosses avec vieilles bornes d’arcade, château gonflable. La rue continue. Quelqu’un a mis des bambous  sur le côté pour faire un genre de trottoir. Je saute dessus pour esquiver un scooter et ma jambe passe à travers. J’entends un rat couiner.

Il est temps de rentrer. Dans ma rue sans lampadaire un chien veille au croisement de la route. Il grogne mais me laisse passer. Un type boit une bière devant la vitrine de son bizness, un salon de coiffure. Il est 10 heure mais sa femme fait une coupe à une rombière. Il me fait signe de m’asseoir à côté de lui. J’allume un café crème de contrebande et sirote ma bière en regardant la nuit calme.

Il me parle de son bizness, fait venir son gamin et sa femme pour me les présenter.

Il me demande si j’ai faim. J’ai faim mais je refuse.

Je bois une bière avec lui. Il me dit qu’il a une moto. Si je veux il me la prête. Je dis « comment ça ? Vous louez des motos ? ». Et lui : « non tu la prends tu vas faire un tour et tu la ramènes, ou alors je te conduis si tu veux que je te montre ». Je refuse poliment.

Il est 10 heure et je joue à Shin Megami Tensei : Devil survivor 2 sur ma NDS dans ma chambre à cause de la coupure d’électricité. La 3g fonctionne alors j’ai réussi à lire mes emails brièvement sur mon téléphone. Je me couche tôt. Un orage me réveille dans la nuit. Violent. Je compte le délai entre les éclairs et le tonnerre assis dans le noir une bière à la main. Mon sac à dos quant à lui profite de la chambre tout confort avec clim et télé satellite en Thaïlande.

Le matin est brulant. La lumière orange comme un jaune d’œuf perle dans la chambre.  Je sors au point du jour complètement étourdis voir les vendeurs monter leurs étals. Je marche dans la rue musulmane et avale des samossas végétariens au piment.

Je marche hors de la ville. Le matin est calme. Un junky se pique dans la gorge dans une allée transversale, des Hmong me regardent rentrer dans leur village d’un air soupçonneux. Je ramasse une branche pour tenir à distance leurs chiens qui grognent.

 Chaque fois que je rentre dans un village en Asie des chiens m’aboient dessus et parfois m’attaquent. Je déteste de plus en plus les chiens. Avant j’avais des scrupules mais maintenant ceux qui essayent de me mordre se prennent une grosse rouste. Des fois je n’ai pas besoin, c’est le maitre qui sort et tabasse le corniaud comme du plâtre. Les moins cons sont craintifs et absolument inoffensifs mais les meutes apportent la rage et tuent souvent les enfants, les vieillards et les ivrognes. Personne ne veut s’occuper du problème car tuer des chiens c’est mauvais pour le Karma. Qui a déjà mangé un traitement antirabique (coucou Maël !) après une morsure de clébard me comprendra : c’est lourd, couteux et le meilleur moyen de gâcher les vacances.

De retour au marché je me promène mais rien ne m’intéresse. Les vendeurs de morceaux d’animaux protégés (dents griffes poils) vendent des petites vessies de goudron noirâtre. Je renifle, ça sent le caramel moisis. C’est de la bile d’ours torturé en Chine. Plus d’infos ici (attention, c’est assez abominable). http://www.one-voice.fr/sante-sans-torture/bile-d-ours-la-barbarie-au-service-de-croyances/

La chaleur est redevenue insupportable et les vendeurs à la sauvette recommencent à me gonfler. Je suis moins patient cette fois. Je menace le plus lourd de lui en coller une. Il se casse en râlant. Juste avant de passer la frontière de nouveau un de ses collègues me glisse :

And do you want Yaba ?

Juste assez fort pour qu’on puisse l’entendre au bureau des narcotiques à 10 mètres de là. Je ne prends même pas le temps de lui dire que non, je ne veux pas de métamphétamines (médicament qui rend fou en Thaï, une petite histoire pour la route ici http://chroniques-de-thailande.over-blog.com/article-27526858.html). Il est temps de partir : les quelques articles que j’ai repéré sont ridiculement chers et les rabatteurs me gonflent. Je récupère mon passeport. La douane Birmane me salue. Dans la cabine je vois un fonctionnaire très occupé à fouiller le paquet de clope d’un américain. La superette du No man’s land vend des cigares cubains super chers, de l’absinthe et de la Grey Goose. Le douanier Thaï passe mon sac au détecteur. Il ne me demande pas de l’ouvrir. Il se fiche de mes 15 dvd de contrebande. Une petite boite transparente montre les saisies du jour (DVD pornos, Cigarettes, Viagra, la moitié des trucs vendus sont illégaux en Thaïlande, qu’importe si ils se trouvent au premier coin de rue ici aussi).

Me revoilà en Thaïlande. Ses normes sanitaires et ses 7/11 avec café décent m’ont manqué.

Takileik n’est pas la Birmanie. Takileik est une vitrine qui sert à amadouer l’occident et montrer le pays sous un jour respectable : la sévérité du régime, l’Etat de quasi guerre civile dans certaines provinces du pays, le narcotrafic suintent à peine ici. Pourtant la volonté de contrition de la junte au pouvoir dans le pays depuis 1964 semble sincère. Il se murmure que la Chine et les sanctions internationales n’y seraient pas pour rien. Ainsi, la censure « à priori » de la presse a été abolie et Aung San Suu Kyi été élue députée. Les birmans se prennent à rêver de liberté. Mais la route est longue pour ce peuple-martyr.

Le dernier mot revient à ce mafieux Turque rencontré dans le sud de la Thaïlande qui me disait : « la Birmanie est la perle de l’Asie du Sud-Est, Rangoon était le Paris de la région il y a 50 ans. Ce n’est pas assez pour que les birmans aient oubliés. Ils sont riches de terres fertiles et de ressources, le monde les regarde. Leur diaspora est éduquée et pourrait revenir avec des capitaux et des savoir-faire. Un jour proche, ils seront plus puissants que les Thaïs : ce pays va connaitre un boom semblable à celui de la Chine qui  s ‘est trouvé un allié, un client et un disciple. Et ce jour-là les birmans découvriront des problèmes qu’ils n’envisageaient même pas, des problèmes de pays industrialisés. Un jour, ils regretteront la simplicité rude leur vie en 2012 et peut-être même la dictature ».

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