Le trait (partie 1)

Les villes frontalières ont quelque chose. Quelques choses. La puanteur peut-être. Pas olfactive, métaphysique. Du Perthus à Schenzhen. Comme si le tout à l’égout de la sapience était l’affaire de l’autre. Peut-être le béton en ruine. Les bâtiments vides?

L’interzone. Les fusils graissés des soldats, les mendiants, les files d’attente nerveuses à la frontière. Regards fuyants, produits de contrebandes, toxicos opportunistes venus pour la bonne affaire, et restés pour la sale affaire. La sueur grasse humaine d’une route au bord de laquelle on ne s’arrête que forcés. Des villes avec des statues de Scorpions Géant, comme un rappel de la menace de cet autre si dérangeant qu’il nous ressemble (ou l’inverse). Des villes où les bancs publiques sont des cadeaux de la police américaine des stupéfiants qui appelle les vocations d’indic à se manifester.

L’Interzone c’est Tijuana ou Johor Barhu. C’est la vie de millions compressée dans un trait en deux dimensions, comme ça. La roulette des ovaires qui te prostitue à 10 ans ou te rend obèse. Tu vivras vieux ou mourra fauché par les balles. Pour cent mètres.

Mais la nature humaine n’aime pas les boites. Elle se joue des traits. Elle défie le général britannique traçant une ligne à la cravache sur la crête d’une colline. Elle l’a toujours fait car les lignes sont faites pour être franchies.

Mae Sae est la ville la plus au nord de Thailande. Son charme distinctement Birman  pour le Lonely Planet (qui aime les traits au point d’en vivre) c’est la misère distinctement Birmane. Comme si la pauvreté était culturelle, folklorique. La misère n’est pas plus dans les gènes que les drapeaux, les hymnes guerriers scandés à des enfants morts pour rien la peur au ventre.

Là où il y a une misère (intellectuelle, financière, sociale ou sexuelle), il y a toujours sur un porc pour s’y rouler en couinant et en jouir. À Mae Sae les mères prennent leurs petites filles dans les bras avec des airs farouches de louves inquiètes quand je leur sourit. Il me faudra une demi-journée pour comprendre pourquoi. Le temps que la nuit tombe.

Jeune prostitué devant un bordel

C’est dans les néons clinquants des bordels sordides que j’ai compris que mon sourire d’étranger était ici malvenu. On kidnappe les petites filles dans la ville. Ou on les prostitue. À Mae Sae des junkies oubliés aux yeux améthyste filent silencieusement entre les touristes français à boîtiers réflexs et treillis vers le flash d’un néant blanc. Un flic l’air pressé relève les compteurs d’une mendiante lépreuse en se léchant le pouce pour compter plus vite les billets. Les pierres précieuses vendues sur des tréteaux en pleine rue ont aussi une histoire, et par toujours une belle histoire.

Dans une ancienne boite de nuit ravagée par le feu en périphérie de la ville le seul bruit est celui de mes pas sur les gravats. Personne n’a muré et le site est un incubateur à moustiques chauffé à blanc par le soleil.

Il y a là des ruines dévastées, des baraques bouffies de mauvais goût de riches sans tact. Narco ? Fonctionnaire corrompu ? Quand je m’arrête pour prendre une photo des statues plaquées or  façon Grèce antique (antique hein, pas contemporaine) VS Scarface une employée blasée ouvre la grille. Pour que je prenne une meilleure photo. Je préfère de derrière la grille.

Le trait est une spirale qui gobe celui qui scrute trop longtemps l’abime Nietzschéenne.  Reste trop longtemps et tu deviendras une borne, un drapeau ou un air guerrier.

Un gosse franchit la rivière qui sépare la ville de la Birmanie au risque de se faire abattre. Passeur ? Jeux dangereux ? Clandestin ? Dans les ténèbres d’en face on ne voit rien que des fenêtres à volets clos. Personne. Comme si se pencher et regarder était déjà interdit. Il y a bien ce marché. Ce casino de pacotille pour attirer les capitaux. Le Myanmar (le nouveau nom de la Birmanie) voudrait attirer des capitaux, des touristes. Devenir une petite Chine peut-être. C’est mieux que d’être une grande Corée du Nord.

Je bois de la Leo glacée avec un Thai dans un bar de rue taillé dans un muret protégé de la pluie par des parasols. Au fond de la ruelle, des gosses jouent aux courses sur une machine à sous dans une borne d’arcade. 10 baths la mise, 7 chevaux. Je joue et perd, reperd. Un demi-euro au total. Les gosses s’excusent pour la machine, le Thai à ma table s’excuse pour les gosses.  C’est toujours le pays du sourire, même si il ressemble parfois à un rictus.

Je rentre dans ma chambre avec vue sur le trait. La climatisation a dégouliné dans la nuit sur mon sac. Plic-ploc.

Il faut que je change d’Hostel. Il faut que je visite Takileik.

(La suite en Birmanie et ici)

Publicités

Une réflexion sur “Le trait (partie 1)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s