Meurt, pourriture de trafiquant de cannabis

Il parait que je me HunterThompsonise. Pas pour la drogue même si je bois des shots de vodka polack au poivre blanc agrémentés à l’occasion de Jomeo Y Julieta numéro 4. Une chose est sure, j’ai développé comme lui il y a peu une passion pour les armes à feu. Cela n’a rien d’étonnant vu que je suis de cette génération qui frag à tout vent sur half life ou doom (mais pas Call of Duty, shooter des gens, même dans un jeu vidéo c’est malsain) et connait la moitié des répliques de Die Hard par cœur.

There’s one thing for sure; you can’t kill sixteen children in less than two minutes with a club, a knife or even a machete. (le père d’une victime aux USA)

J’ai aussi –mais je n’ai pas l’attention d’en parler ici- commencé des petits contes balistiques, un ensemble de nouvelles que je souhaite à la Pulp Fiction avec pour dénominateur commun les armes à feu. Cela fait donc un moment que je consulte d’imbitables catalogues « Fiream 2009 » US pour me faire une petite culture sur le sujet. Je parcours aussi d’abominable forum NRA (National Rifle association, le gros lobby US des armes) où je frissonne en lisant les aventures balistiques de gros beaufs républicains du Midwest.

Les armes, du FUN pour toute la famille. Sauf le chien car il est démocrate.

L’un d’entre eux (vaux d’ailleurs le coup d’œil pour sa forte dimension freudienne. Il y est en effet question d’un père de famille du Nevada qui teste (je cite) «le coefficient de pénétration des balles » (fin de citation) en tirant un peu sur n’importe quoi. C’est utile pour apprendre par exemple qu’une portière de bagnole n’arrête même pas une balle de 22LR ou qu’ ou qu’une balle de 9mm n’entame pas un cadenas (comme quoi les films, c’est des conneries).

Un quoi ? Un GLOCK 9mm ! (La Haine)

Aujourd’hui j’ai donc chevauché ma monture (une 110 cc antique Thaïlandaise, non ce n’est pas une femme mais une mob) pour aller tirer sur des trucs légalement au stand de tir.

Une adorable minette me suggère puisque je suis débutant un automatique 22 de compétition. Je décline car j’ai d’autres projets en tête. Et pourquoi pas une carabine à plomb ?

Jvous prévient qu’on a la puissance de feu d’un croiseur et des flingues de compétition

Le choix de l’arme était tout trouvé car je souhaitais tirer au revolver. Tout simplement car si un jour j’étais un bandit ça serait mon arme : Le revolver ne s’enraye pas, ne laisse pas de douilles brulantes à ramasser aux experts balistiques. Le revolver a une mécanique simple à nettoyer, peut servir de casse-noix et a ce petit côté justicier des années 70 qui fait craquer les indicateurs rastaquouéres du Bronx. Il n’a que 6 balles, mais « si vous ne pouvez pas régler pas son compte au méchant avec 6 balles c’est d’un pain de plastique dont vous avez besoin, pas d’un calibre » (un type rencontré dans un bar).

Si ces messieurs veulent bien me les donner…

Feeling lucky punk ? (Client Eastwood)

Hélas il semblerait que je sois un peu trop fluet pour commencer par le .357 magnum qu’on me retire des mains derechef en rouspétant. Il me faudra faire le joli cœur pour avoir un chouette .38 spécial Smith et Wesson chromé comme une jante de Berline. Un flingue de flic. Pour le coté bandit on repassera…  J’allonge mes 40 euros (ce n’est pas donné ces conneries) et  on m’apporte mon pénis de substitution sur un plateau, avec  une boite de 30 balles Thaï Arms, des protections pour les oreilles et des lunettes en plastoc. J’explique au vieux militaire thaï fatigué que je suis un noob et il m’apprend à tenir le bazar sans m’exploser le pouce. Première balle dans le chargeur pour me faire la main. Je vise un panneau à 10 mètres. Je m’arrête et demande si c’est pas un peu proche. Il me dis :

When you have to shoot, shoot!  Don’t talk (Le bon la brute et le truand).

Je vise entre les deux yeux du mannequin-en-papier-caid-de-la-drogue-qui-a-mangé-mon-chat-et-violé-ma-maison : Une salle histoire qui remonte à mes jeunes années au LAPD dans l’unité du LT Badass.

Boom. Loupé. Ou alors, si le mec avait un perroquet sur l’épaule à la limite… Le recul est réel et le canon monte à 20 centimètres par rapport à l’horizentale. Ça sent le pétard un 14 juillet. Le bruit est moins assourdissant que prévu.

Je file mon appareil photo au Thaï mais il est plus doué pour tirer sur des gens que pour tirer des portraits. Je lui montre comment faire du bras gauche en pointant mon flingue vers le stand et le coup part tout seul. J’étais sûr que le chargeur était vide pourtant. Putain comme c’est dangereux ces conneries !

J’interpelle la bande de Français désagréables à coté qui essayent un Beretta en demandant à un jeune malingre de prendre quelques photos pour immortaliser l’évènement et faire peur aux grands-parents sur facebook.

We need some bullet control. Man, we need to control the bullets, that’s right. I think all bullets should cost $5000. $5000 for a bullet. You know why? ‘Cause if a bullet costs $5000, there’d be no more innocent bystanders… (Chris rock)

Les 6 autres balles touchent le même endroit, au-dessus de l’épaule gauche de Esposito Cocaloca (c’est le nom de la cible). Donc il faut compenser. A chaque fois je remonte le chien, vise, bloque ma respiration.

7 balles au total et ce connard de Guatémaltèque  se fout toujours de ma gueule même si son Perroquet de combat est à terre. Je demande à éloigner la cible. 15 mètres. Longue portée pour un flingue.  Maintenant que la cible est acquise, c’est partit mon kiki.

Je touche entre les deux yeux, au cœur, au foie, je vise le bras et touche, j’emporte la carotide. Hein tu fais moins le malin Esposito ? Ça t’apprendra à vendre ta saloperie de plante séchée aux cancéreux en stade terminal et aux étudiants en art!

Oui, Esposito vend du cannabis, l’ordure.

L’instructeur me demande si c’est sûr que je n’ai jamais tiré. Je sors ma discrètement ma plaque  « Badass Police SVU » avant de lui glisser :

–          « Je suis ici pour un réseau qui revend des DVD de Schrek 3, je veux pouvoir regarder monsieur  DreamWork dans les yeux et lui dire que justice a été rendue ».

Il est temps de passer aux choses sérieuses. On relève des cibles en métal  censées représenter les 6 desperados venus venger leur patron pour le cartel d’Acapulco. Des gros mexicains dégelasse avec des cartouches en bandoulière, une squaw qu’ils tiennent par les cheveux  d’une main, une bouteille de Tequila avec un scorpion de l’autre (je m’excuse envers mes amis mexicains je sais que vous savez que je ne suis pas sérieux).

Les desperados

Boum et de 1, de 2, de 3, de 4. José, Javier, Manuel et Rico

A chaque fois j’entends très distinctement un « clang !»  sinistre. La cible reste dressée une seconde avant de tomber raide morte.

La cinquième balle touche, j’entends un clang. Et là il se passe un truc flippant. Des putains d’éclats de plâtre me sautent à la gueule et ricochent sur mes lunettes. Je regarde si un ricochet ne m’a pas atteint et je flippe un max. Rien. L’instructeur rigole.

J’ai cette étrange impression, une réminiscence de mon accident sans doute. Peut-être que je suis touché mais que la douleur est prise dans un embouteillage.

La dernière cible est là.

Bam, par terre. Le petit village de Tequiladosgringobario est à nouveau sûr. Une jolie chica se jette dans mes bras. Je la porte vers ma chambre au-dessus du saloon pour la prendre virilement sur fond de Gipsy King.

Il reste les douilles que j’inspecte. Elles sont percutées et sentent la cordite. Un petit rond parfait au milieu de l’amorce. Les balles ont-elles une âme ? Un karma ? Cette mauvaise balle rejoindra-t-elle le samsara en se réincarnant en bastos plastoc d’AirSoft ? J’envisage d’en chourer une (on a tous un élu à menacer non ?) mais un panneau en mauvais anglais l’interdit explicitement.

Tant pis.

J’insiste lourdement pour prendre quelques photos avec le flingue pour envoyer à la famille (ça fait toujours plaisir de savoir que les proches ont des activités saines en vacance) et enfourche Juanita (mon scooter 110 cc) direction Chiang Mai.

Mon smartphone Lenovo passe Peruvian Cocaine d’Immortal Technique. Aujourd’hui, je suis un bad boy certifié, j’ai ma cible en carton coincé derrière le guidon pour l’attester.

The end

Epilogue : Dans les ruines de son laboratoire clandestin de la jungle du Chiapas une main sort des décombre. Esposito Cocaloca se dégage des débris. Un homme de main l’aide à se relever en sang.

–          ¿Está muerto ese hijo de la chingada de Fennec?

–          no, señor, salió en su coche, con su hija

Le trafiquant pousse un cri de sanglier enragé et  descend son ouvrier agricole. Il plonge sa main dans la plaie et se fait avec son sang une croix à l’envers sur le front.

Il hurle :

–          A la verga, pendejo Fenneko! Te encontraré e iré a por ti! Sí, iré a por ti, mamón!

Dans la jungle, comme un écho à sa malédiction, les perroquets chatoyant s’envolent dans le soleil couchant.

Esposito Cocaloca est de retour.

Le trait (partie 2)

J’en ai marre de regarder le trait, alors je le coupe.

La chaleur est accablante ce jour-là et je n’ai pas mangé car j’avais hâte de voir le Myanmar. Il est 14h et je suis à jeun. Le pont qui enjambe la rivière Mae Sae vois passer un flot permanent de tuk-tuks, de porteurs chargés de palettes. Peu de touristes occidentaux. La guérite des douaniers Birmans. L’attente dégoulinante. Des jeunes filles passent avec des assiettes appétissantes pour apporter leur repas aux militaires thaïs.

On ne passe pas AVEC son passeport vers la zone spéciale Birmane de Takileik. On le laisse à la frontière avant de se voir délivrer un document à conserver pour le récupérer à la sortie du pays. On est en quelque sorte otage d’un Disneyland trash. Je file mon billet de 10 dollars au douanier. Il me remet une photocopie cartonnée de mon permis de séjour avec mes deux prénoms en guise de noms. J’avance dans la ville. Pas bien loin : Des rabatteurs me tombent dessus pour essayer de me refiler dans l’ordre : des clopes de contrebande, du viagra bidon, des dvds de films porno japonais.  Puis des filles. Girls for bouboum ? Ils se tapent du poing sur la paume dans un geste censément évocateur.  Ils sont lourds, me lâchent pas. L’un deux semble réfléchir et me murmure :

And do you want opium ?

Je fuis, je m’enfonce dans la ruelle étroite bordée de magasins qui vendent des merdes chinoise, le même genre de saloperies qu’a Silk Market à Beijing.

And do you want unlabeled drugs?

Je marche encore un peu mais j’ai chaud et cet endroit me gave. Un type vient me parler et je l’envoie bouler gentiment. Je monte dans un tuktuk et je file vers le Casino de Takileik.

Le tuktuk s’arrête pour me laisser photographier une pagode et repart. Je prends petit à petit conscience de la misère et du délabrement de la ville. Bâtiments à moitiés construits, chaussées pleine de nid de poule,  bitumage aléatoire. Je passe à côté de panneaux rouillés qui proclament « Tenez-vous éloigné des substances narcotiques et autres psychotropes (sic) » et un peu plus loin « Zone libre de la propagation du Sida » et « Bienvenue aux touristes ».  Nulle part trace de l’état. Pas de flics, pas d’école, les bâtiments administratifs ont l’air vide.

Deux bombes ont explosé il y a 4 mois sur le cours de golf du complexe hôtelier-casino Regina. La route ressemble à une allée de chantier pavillonnaire.

Le casino est petit. Au rez-de-chaussée des machines à sous, au sous-sol une consigne où je laisse mon sac. L’ambiance fait plus « bingo à la maison de retraite du chêne vert » que « James Bond contre  Kung Hwe Sah ». Les clients sont des chinois aisés et ils misent des petites sommes. Un chirurgien de Bangkok m’explique comment jouer à « Tigre et Dragon ». On mise sur le Tigre ou le Dragon. Quitte ou double. Le croupier tire deux carte et les comparent comme dans une bataille. Un petit écran résume les statistiques. Une folle au fond de la salle essaye de mettre de l’ambiance pour empêcher les joueurs de s’endormir sur le jazz d’ascenseur (Roux Combaluzier au Bouddha Bar volume 3). Je joue sur le Tigre. Je gagne. Je joue sur le dragon. Je gagne. Je joue sur le Dragon again, je gagne. Je mets l’argent gagné dans ma poche arrière gauche.

Le secret c’est de ne JAMAIS rejouer les gains. Ne jouer que ce qu’on a décidé de jouer au début et empocher les gains. Je vais à la roulette. Jackpot. Je demande à empocher mes gains (c’est ça ou continuer à jouer). Le gosse du casino me demande de jouer une dernière fois car le crédit est à ½ bahts. Rejackpot. On me regarde bizarre dans la piece et l’effet devient de moins en moins coïncidentiel. Le paradoxe rode (nerd joke).

Je change de machine et vais jouer à l’étage. Je compte am-stram-gram pour choisir la machine. Jackpot. La sécurité parle dans le talkie. On me regarde VRAIMENT bizarre. A partir de là on me lâche plus. Je redescends roder autour du buffet mais ça fait vraiment buffet glauque d’hôtel chinois. Je mise sur le Tigre, je gagne. Je compte am-stram-gram pour choisir la machine. Je perds. Je joue sur le dragon, je perds. Sur le Tigre : je perds. J’arrête de jouer.

Je me casse avec 20 euros environ de bénef. Pas mal pour un mec qui n’a jamais joué plus de 2 €50 à la fois avec un budget de 5 euros. La navette de l’hôtel me ramène à la frontière. Je zone dans le marché encore. Le même mec qui me parlait revient à la charge. Une dégaine de tamoul gringalet, la peau sombre dans une espèce de Djellaba. Il est amical. Il me propose de me montrer les environs.

–          Non merci j’aime trouver par moi-même, flâner quoi.

–          Vous n’avez pas besoin de me payer, vous me donnez ce que vous voulez. Si vous voulez quelque chose, quoi que ce soit, vous me demandez.

–          Je n’ai pas besoin de guide.

–          Vous êtes allé au Casino ?  Vous avez gagné ?

–          Nan pas vraiment, je me suis fait plumer (pas envie de faire James Bond à Pyongyang, vaux mieux pas avoir l’air blindé dans les coins miséreux)

Un type derrière lui lui sort cash :

–          Nan il a gagné, environ 800 baths (20 euros) au Regina il y a une demi-heure

En Anglais. Pour bien me faire comprendre. Soit ce mec est télépathe soit ça parle dans mon dos. Je n’aime pas ça. Le guide insiste. Il voulait me tester sans doute. Voir si je garde mes nerfs. Et me rapeler qu’ici, on m’observe. M’en fout j’ai passé 2 ans sur écoute à Pékin alors les plan « je suis partout » m’en triturent une sans frétiller l’autre (ça chatouille).

 Je réagis en parfait crétin et prend congé poliment. Je me promène. Je monte une pente raide vers l’hôtel de luxe le Triangle d’or qui surplombe le rond-point devant la frontiére. Je dépasse une file de tuktuks. La chaleur est écrasante.

Trop cher pour moi. De la pente je croise le regard d’un mec en bas qui m’attends. On me suit. Sans trop se cacher.

En redescendant je vois un gosse  accroupi derrière une poubelle qui se pique à l’intérieur de la cuisse.  Comme il n’a pas de bouteille j’en déduis qu’il s’est approvisionné en eau dans la rigole dégelasse qui suinte le long de la pente.

J’envisage de rentrer maintenant mais une partie de moi veut voir la ville la nuit et le poste- frontière ferme à 6h (6h30 coté Thai, ya un décalage horaire d’une demi-heure avec la Thailande, je ne connais pas d’autres pays avec des demi-heures de décalage).  Je me perds dans une zone résidentielle. Un des hôtels (le Las Vegas hôtel) a l’air d’un bordel et serait plein. Le deuxième n’est pas autorisé à héberger des étrangers (comme en Chine, où certain hôtels –les pas chers- sont interdits aux étrangers).

Je tente un autre hôtel, puis visite un temple bouddhiste kitsch aménagé dans une mosquée. Je trace dans un marché où les enfants victime du syndrome « Laowai attack » me disent « heloooooooooooooo mister ».

Le troisième hôtel est moins cher, la chambre est rustique mais simple et propre. Deux lits en fer, une table. Un ventilo au plafond. Une télé. Vue imprenable sur un chantier.

Je m’aperçois que je meurs de faim. Il est 5 heures et je suis à jeun. Je me balade et ce que je vois dans les stands m’inquiète un peu.

Je retombe sur le guide collant. Il me demande si  je repars. Je lui explique que j’ai trouvé un lit pour la nuit. Il a l’air surpris. Pas étonnant j’ai traversé un marché cracra et labyrinthique.

Je décide de passer en mode Vegan. J’attends sur un tabouret mon assiette de nouilles au tofu. Il y a un portrait de Aung San Suu Kyi   j’engage la conversation avec un père de famille qui ressemble à Gandhi. Son anglais est impeccable. Il m’explique qu’il fait le Ramadan. Je lui demande si il est sûr de se promener la nuit en ville pour un touriste. Son gosse se cache derrière lui, terrorisé par ma moustache.

–          Bien sûr ! Les lumières des magasins sont allumées tard alors vous pouvez marcher dans la rue et les gens sont très gentils. Nous aimons les touristes.

Bah ouais, pas de lampadaire, ce symbole décadent de la bourgeoisie occidentale. En fait quelques lampadaires. Mais pas assez pour prendre des supers photos de nuit.

La nuit dans Takileik tous les chats sont gris et les chiens aboient sur moi. Des rangées de petits oiseaux squattent les lignes électriques.

Je m’enfonce dans la rue ouest. La foule sort de la mosquée et se jette sur les papadums, les rotis et autres plats indo-népalo-birmans.

Je prends une ruelle adjacente. Ca sent la merde et l’opium. L’opium sent très fort : Un peu comme si vous jetiez une gros cigare bien fort aromatisé réglisse dans un seau de pisse de porc diabétique un lendemain de soirée asperge. C’est pas désagréable, mais aigre.

Les ruelles font favelas. Des poulets passent. Les gens me disent bonjour en souriant cordialement. Je suis prudent mais l’ambiance est telle que je me sens plus en sécurité qu’en Thaïlande.

Je reprends la route vers le rond-point.  Sur le chemin un type m’interpelle et me demande d’où je viens et me dis qu’il est musulman. Je lui dis « salam malikoum » et lui souhaite un bon ramadan. Je prends congé de lui. Il me rappelle et revient me voir. Et là il me dit :

And do you like heroin ?

Je me tire. Les dutyfrees éclairent la route. Des enfants des rues dorment dehors, des quinquagénaires tranquilles fument devant un match de foot. Des gosses jouent au billard.

Depuis la fermeture de la frontière et la tombé de la nuit il n’y a plus le moindre occidental à l’horizon. Je marche au hasard sur la longue avenue vers le Regina. Les pleins phares des scooters et des 4×4 m’explosent les yeux. La chaussée est défoncée et je progresse en trébuchant.

Régulièrement des gens me disent bonjour, me demandent d’où je viens, comment je vais. Pas pour me vendre des trucs ou m’attirer dans une ruelle sombre. Nan, juste par curiosité bienveillante.

 Je vois des lumières vives au loin, peut-être un beer garden. Je marche. Un type parle à un gosse assis sur un scooter. Peut-être 8 ou 10 ans. Probablement un père et son fils. Le mec m’interpelle et me montre le gamin en me disant.

You want buy him ?

Le gosse relevé la tête sans avoir l’air de comprendre. Je ne réponds pas au père-proxo. J’arrive à faire quelque pas. Mes mains tremblent, je sens l’adrénaline me retourner salement comme quand un type te met au défi de te battre dans un bar. Fight or flee réaction. Je me retourne soudain sans contrôler mes jambes et revient vers lui dans ma démarche d’énervé bien fermement décidé à lui coller mon poing dans la gueule à ce salopard.

J’arrive à me calmer in extremis. Je rebrousse chemin en grinçant des dents. Que puis-je faire d’autre ?

La rue n’est plus éclairée que par le clair de lune et les rares phares. Je marche dans une flaque. Au moins il n’y a pas de moustiques. La zone colorée s’avère être un genre de parc d’attraction du pauvre pour gosses avec vieilles bornes d’arcade, château gonflable. La rue continue. Quelqu’un a mis des bambous  sur le côté pour faire un genre de trottoir. Je saute dessus pour esquiver un scooter et ma jambe passe à travers. J’entends un rat couiner.

Il est temps de rentrer. Dans ma rue sans lampadaire un chien veille au croisement de la route. Il grogne mais me laisse passer. Un type boit une bière devant la vitrine de son bizness, un salon de coiffure. Il est 10 heure mais sa femme fait une coupe à une rombière. Il me fait signe de m’asseoir à côté de lui. J’allume un café crème de contrebande et sirote ma bière en regardant la nuit calme.

Il me parle de son bizness, fait venir son gamin et sa femme pour me les présenter.

Il me demande si j’ai faim. J’ai faim mais je refuse.

Je bois une bière avec lui. Il me dit qu’il a une moto. Si je veux il me la prête. Je dis « comment ça ? Vous louez des motos ? ». Et lui : « non tu la prends tu vas faire un tour et tu la ramènes, ou alors je te conduis si tu veux que je te montre ». Je refuse poliment.

Il est 10 heure et je joue à Shin Megami Tensei : Devil survivor 2 sur ma NDS dans ma chambre à cause de la coupure d’électricité. La 3g fonctionne alors j’ai réussi à lire mes emails brièvement sur mon téléphone. Je me couche tôt. Un orage me réveille dans la nuit. Violent. Je compte le délai entre les éclairs et le tonnerre assis dans le noir une bière à la main. Mon sac à dos quant à lui profite de la chambre tout confort avec clim et télé satellite en Thaïlande.

Le matin est brulant. La lumière orange comme un jaune d’œuf perle dans la chambre.  Je sors au point du jour complètement étourdis voir les vendeurs monter leurs étals. Je marche dans la rue musulmane et avale des samossas végétariens au piment.

Je marche hors de la ville. Le matin est calme. Un junky se pique dans la gorge dans une allée transversale, des Hmong me regardent rentrer dans leur village d’un air soupçonneux. Je ramasse une branche pour tenir à distance leurs chiens qui grognent.

 Chaque fois que je rentre dans un village en Asie des chiens m’aboient dessus et parfois m’attaquent. Je déteste de plus en plus les chiens. Avant j’avais des scrupules mais maintenant ceux qui essayent de me mordre se prennent une grosse rouste. Des fois je n’ai pas besoin, c’est le maitre qui sort et tabasse le corniaud comme du plâtre. Les moins cons sont craintifs et absolument inoffensifs mais les meutes apportent la rage et tuent souvent les enfants, les vieillards et les ivrognes. Personne ne veut s’occuper du problème car tuer des chiens c’est mauvais pour le Karma. Qui a déjà mangé un traitement antirabique (coucou Maël !) après une morsure de clébard me comprendra : c’est lourd, couteux et le meilleur moyen de gâcher les vacances.

De retour au marché je me promène mais rien ne m’intéresse. Les vendeurs de morceaux d’animaux protégés (dents griffes poils) vendent des petites vessies de goudron noirâtre. Je renifle, ça sent le caramel moisis. C’est de la bile d’ours torturé en Chine. Plus d’infos ici (attention, c’est assez abominable). http://www.one-voice.fr/sante-sans-torture/bile-d-ours-la-barbarie-au-service-de-croyances/

La chaleur est redevenue insupportable et les vendeurs à la sauvette recommencent à me gonfler. Je suis moins patient cette fois. Je menace le plus lourd de lui en coller une. Il se casse en râlant. Juste avant de passer la frontière de nouveau un de ses collègues me glisse :

And do you want Yaba ?

Juste assez fort pour qu’on puisse l’entendre au bureau des narcotiques à 10 mètres de là. Je ne prends même pas le temps de lui dire que non, je ne veux pas de métamphétamines (médicament qui rend fou en Thaï, une petite histoire pour la route ici http://chroniques-de-thailande.over-blog.com/article-27526858.html). Il est temps de partir : les quelques articles que j’ai repéré sont ridiculement chers et les rabatteurs me gonflent. Je récupère mon passeport. La douane Birmane me salue. Dans la cabine je vois un fonctionnaire très occupé à fouiller le paquet de clope d’un américain. La superette du No man’s land vend des cigares cubains super chers, de l’absinthe et de la Grey Goose. Le douanier Thaï passe mon sac au détecteur. Il ne me demande pas de l’ouvrir. Il se fiche de mes 15 dvd de contrebande. Une petite boite transparente montre les saisies du jour (DVD pornos, Cigarettes, Viagra, la moitié des trucs vendus sont illégaux en Thaïlande, qu’importe si ils se trouvent au premier coin de rue ici aussi).

Me revoilà en Thaïlande. Ses normes sanitaires et ses 7/11 avec café décent m’ont manqué.

Takileik n’est pas la Birmanie. Takileik est une vitrine qui sert à amadouer l’occident et montrer le pays sous un jour respectable : la sévérité du régime, l’Etat de quasi guerre civile dans certaines provinces du pays, le narcotrafic suintent à peine ici. Pourtant la volonté de contrition de la junte au pouvoir dans le pays depuis 1964 semble sincère. Il se murmure que la Chine et les sanctions internationales n’y seraient pas pour rien. Ainsi, la censure « à priori » de la presse a été abolie et Aung San Suu Kyi été élue députée. Les birmans se prennent à rêver de liberté. Mais la route est longue pour ce peuple-martyr.

Le dernier mot revient à ce mafieux Turque rencontré dans le sud de la Thaïlande qui me disait : « la Birmanie est la perle de l’Asie du Sud-Est, Rangoon était le Paris de la région il y a 50 ans. Ce n’est pas assez pour que les birmans aient oubliés. Ils sont riches de terres fertiles et de ressources, le monde les regarde. Leur diaspora est éduquée et pourrait revenir avec des capitaux et des savoir-faire. Un jour proche, ils seront plus puissants que les Thaïs : ce pays va connaitre un boom semblable à celui de la Chine qui  s ‘est trouvé un allié, un client et un disciple. Et ce jour-là les birmans découvriront des problèmes qu’ils n’envisageaient même pas, des problèmes de pays industrialisés. Un jour, ils regretteront la simplicité rude leur vie en 2012 et peut-être même la dictature ».

Le trait (partie 1)

Les villes frontalières ont quelque chose. Quelques choses. La puanteur peut-être. Pas olfactive, métaphysique. Du Perthus à Schenzhen. Comme si le tout à l’égout de la sapience était l’affaire de l’autre. Peut-être le béton en ruine. Les bâtiments vides?

L’interzone. Les fusils graissés des soldats, les mendiants, les files d’attente nerveuses à la frontière. Regards fuyants, produits de contrebandes, toxicos opportunistes venus pour la bonne affaire, et restés pour la sale affaire. La sueur grasse humaine d’une route au bord de laquelle on ne s’arrête que forcés. Des villes avec des statues de Scorpions Géant, comme un rappel de la menace de cet autre si dérangeant qu’il nous ressemble (ou l’inverse). Des villes où les bancs publiques sont des cadeaux de la police américaine des stupéfiants qui appelle les vocations d’indic à se manifester.

L’Interzone c’est Tijuana ou Johor Barhu. C’est la vie de millions compressée dans un trait en deux dimensions, comme ça. La roulette des ovaires qui te prostitue à 10 ans ou te rend obèse. Tu vivras vieux ou mourra fauché par les balles. Pour cent mètres.

Mais la nature humaine n’aime pas les boites. Elle se joue des traits. Elle défie le général britannique traçant une ligne à la cravache sur la crête d’une colline. Elle l’a toujours fait car les lignes sont faites pour être franchies.

Mae Sae est la ville la plus au nord de Thailande. Son charme distinctement Birman  pour le Lonely Planet (qui aime les traits au point d’en vivre) c’est la misère distinctement Birmane. Comme si la pauvreté était culturelle, folklorique. La misère n’est pas plus dans les gènes que les drapeaux, les hymnes guerriers scandés à des enfants morts pour rien la peur au ventre.

Là où il y a une misère (intellectuelle, financière, sociale ou sexuelle), il y a toujours sur un porc pour s’y rouler en couinant et en jouir. À Mae Sae les mères prennent leurs petites filles dans les bras avec des airs farouches de louves inquiètes quand je leur sourit. Il me faudra une demi-journée pour comprendre pourquoi. Le temps que la nuit tombe.

Jeune prostitué devant un bordel

C’est dans les néons clinquants des bordels sordides que j’ai compris que mon sourire d’étranger était ici malvenu. On kidnappe les petites filles dans la ville. Ou on les prostitue. À Mae Sae des junkies oubliés aux yeux améthyste filent silencieusement entre les touristes français à boîtiers réflexs et treillis vers le flash d’un néant blanc. Un flic l’air pressé relève les compteurs d’une mendiante lépreuse en se léchant le pouce pour compter plus vite les billets. Les pierres précieuses vendues sur des tréteaux en pleine rue ont aussi une histoire, et par toujours une belle histoire.

Dans une ancienne boite de nuit ravagée par le feu en périphérie de la ville le seul bruit est celui de mes pas sur les gravats. Personne n’a muré et le site est un incubateur à moustiques chauffé à blanc par le soleil.

Il y a là des ruines dévastées, des baraques bouffies de mauvais goût de riches sans tact. Narco ? Fonctionnaire corrompu ? Quand je m’arrête pour prendre une photo des statues plaquées or  façon Grèce antique (antique hein, pas contemporaine) VS Scarface une employée blasée ouvre la grille. Pour que je prenne une meilleure photo. Je préfère de derrière la grille.

Le trait est une spirale qui gobe celui qui scrute trop longtemps l’abime Nietzschéenne.  Reste trop longtemps et tu deviendras une borne, un drapeau ou un air guerrier.

Un gosse franchit la rivière qui sépare la ville de la Birmanie au risque de se faire abattre. Passeur ? Jeux dangereux ? Clandestin ? Dans les ténèbres d’en face on ne voit rien que des fenêtres à volets clos. Personne. Comme si se pencher et regarder était déjà interdit. Il y a bien ce marché. Ce casino de pacotille pour attirer les capitaux. Le Myanmar (le nouveau nom de la Birmanie) voudrait attirer des capitaux, des touristes. Devenir une petite Chine peut-être. C’est mieux que d’être une grande Corée du Nord.

Je bois de la Leo glacée avec un Thai dans un bar de rue taillé dans un muret protégé de la pluie par des parasols. Au fond de la ruelle, des gosses jouent aux courses sur une machine à sous dans une borne d’arcade. 10 baths la mise, 7 chevaux. Je joue et perd, reperd. Un demi-euro au total. Les gosses s’excusent pour la machine, le Thai à ma table s’excuse pour les gosses.  C’est toujours le pays du sourire, même si il ressemble parfois à un rictus.

Je rentre dans ma chambre avec vue sur le trait. La climatisation a dégouliné dans la nuit sur mon sac. Plic-ploc.

Il faut que je change d’Hostel. Il faut que je visite Takileik.

(La suite en Birmanie et ici)

Ne devenez pas une France-Afrique à vous tout seul!

 Un pamphlet contre la pingrerie du backpacker.

Je voudrais dire un truc sur un sujet qui me parait primordial.

Vous étiez enfant et vous avez entendu parler de ce type qui a fait le tour du monde avec 20 roubles et un clou rouillé. Comme vous étiez enfant, vous ne vous êtes pas immédiatement dis « ce boulet a tellement dû taxer de gens que la moitié de la planète le déteste comme elle déteste Angela Merkel« .

Nan vous imaginiez un type charismatique les cheveux dans le vent marchant tel Jésus et refusant les offrandes des rois mages, tout ces sales pauvres météques qui se sentent obligés de nous faire des sacrifices. A nous, l’homme blanc devant, capitaliste derrière.

Et ben tout ça, c’est de la merde. Je dirais que c’est même une représentation personnifiée de la tendance du libre marché à tout voler tout le temps. Il y a des personnes qui ont fait des tours du monde à la sueur de leur cul. On appelle ça des marins, des stewards. Ou ces tarés qui font la cordillère des Andes en trottinette. Dépendre des gens volontairement, non pas pasque on est handicapé ou dans le besoin c’est devenir un enfant ou un vieillard.

N’acceptez pas de cadeaux, de nourriture, d’une personne pauvre en Asie si il n’y a pas une occasion spéciale (un mariage par exemple et il reste du rab, un baptême de communion, une fête religieuse où il faut donner du pain aux sales clochards pour avoir sa place au paradis).

 Accepter de la nourriture dans un pays du tiers monde d’une personne plus pauvre que vous n’est pas cool. Ça ne fait pas de vous un gros dur du voyage à l’arrache mais un putain de pingre. Offrir à manger est une obligation sociale. En Asie on se doit de proposer mais il est de bon ton de refuser. Les chinois refusent d’habitude une bonne demi-douzaine de fois. Ainsi la face est sauvée. L’hôte apparait comme prolixe et l’invité comme modeste.

N’acceptez pas quelque chose de quelqu’un qui dois pour cela faire un effort financier sans commune mesure avec 200 grammes de pates Leader Price en France. Si vous vous percevez comme un ami en tout cas. Si demain votre pote RMIste pète un plomb et vous invite au Ritz il est de votre devoir de refuser plutôt que de lui sucer le sang comme un vampire. Vous pouvez pour sauver la face lui proposer de vous faire la bouffe. Le plat que le paysan vous offre c’est peut-être le traitement pour la tuberculose de la grand-mère. Pensez-y.

Une horde de connards jeunots  orientalisants (je n’ai pas d’autres mots) déferle actuellement sur l’Asie. Elle pense que chialer pendant 20 minutes pour une reduc’ de 50 centimes en achetant un truc au marché c’est ça être un voyageur aware. Non, ça c’est être un minable. Comme se balader en guenille avec des locks crades. C’est très exactement l’inverse que vous devez faire. Ici vous pouvez lâcher des pourboires à 20 centimes et passer pour un grand seigneur, vous pouvez littéralement filer des sous à tous les mendiants que vous croisez (mais jamais aux enfants) et acheter une pomme aux vieux moines tout maigres. Ici vous pouvez être un pauvre et sapé comme un milord avec des manières de prince.

Et ce n’est pas le fait de chialer que vous  êtes fauché  avec un prêt étudiant qui vous rendra sympathique sous-raclure estudiantine à sac Quechua. La mendiante vous a vu becter une pizza à 15 euros dans votre Guest Housse petit- bourgeoise Lonely planet qui passe du Bob Marley en boucle.

Elle sait. Et elle a pitié de vous au fond. Car avec votre Iphone vous êtes infirme du cœur si vous n’avez pas une pièce pour un lépreux. Ceux qui ont déjà tapé la manche et fait du stop vous le diront : les plus généreux sont rarement les plus riches.

Sur le pont entre la Birmanie et la Thaïlande j’ai vu un inepte imbécile braillard français tartiné à la crème solaire dans son tee-shirt Billabong de merde rigoler en disant qu’une mendiante lui avait mis une pièce de 1 bahts dans la main quand il avait refusé de lui donner de l’argent.

 Ça,  gros silure marseillais, ça veut dire « va t’acheter une âme ». Le fait que tu sois capable d’en rire et que tu ais accepté est préoccupant pour ton karma : Tu risques d’être chancelier allemand dans une autre vie, ou délégué CFDT .

Oui, ça craint.

 En Asie on ne se vante pas d’être fauché, on en a honte. Si vous êtes pauvre restez à la maison au lieu de prendre un billet à 1000 euros pour emmerder des gens qui n’ont rien demandé. Un continent n’a pas besoin de souffrir si vous êtes trop cons pour comprendre l’obscénité intrinsèque derrière « Pékin express » ou « je vole les ressources de votre pays depuis 1 siècle et exploite vos gosses dans mes usines mais j’irais dormir chez vous ».

Un peu de décence et d’amour-propre, ne devenez pas une France-Afrique à vous tout seul. Si vous ne le faites pas pour moi, faites-le pour Sergent Garcia ou Yannick Noah. Ou pour n’importe quelle conne bariolée qui vous expliquera les yeux brillants de con-descendance lubrique que « tu comprends ils ont rien mais ils le partagent, c’est une leçon pour nous français qui avons tout mais sommes si égoïstes » . N’importe quoi Rebecca: Si la misère t’inspire rases-toi les cheveux comme Mére Theresa et va expliquer que l’avortement c’est mal à des filles-mères indiennes qui ont 22 gosses.

Et arrêtez avec la honte d’être français. Ça va 5 minutes.  On est le SEUL pays au monde à ne pas avoir besoin de payer les donneurs de sang pour avoir des stocks.

Si le premier Sarkozy (ou le premier Steeve de la starac ou le premier joueur de football pro) venu vous fait avoir honte de votre culture centenaire c’est que vous n’avez pas le courage de vous regarder dans un miroir au naturel. Nous n’avons pas à rougir de nos filets sociaux. Nous avons tout mais nous donnons beaucoup pour des hôpitaux, des écoles et même l’aide au développement. Sans doute pas assez, et très certainement mal, mais notre solidarité -tout aussi administrative qu’elle soit- est réelle. Et le vieux Hmong qui vous file une clope dégelasse ou une verre de tord-boyaux n’est pas taxé à 80% comme l’exploitant agricole de base en hexagone.

N’acceptez rien qui pèse à celui qui l’offre.

La vie ce n’est pas vos fantasmes ethnocentrés d’aventure et si vous ne maitrisez pas l’incroyable complexité des rituels du don (si vous n’êtes pas ethnologues donc) abstenez-vous en.

Ou mieux encore, offrez !

Notre continent a trop pris.

Chemin de traverse

J’en ai marre de Pai. J’en ai marre des poseurs, des hippies en carton en tenues bariolées made in Goa qui se ressemblent tous, des groupes de blondes en shorts qui mangent des pizzas dans des cafeterias où passe en permanence le même pauvre best off de Bob Marley. Je passe mon temps à me promener en scooter dans la campagne mais la ville m’emmerde.

Ya eu ce déclic.

Ya eu cette pochtronne Thai au teint de Tibetaine bourrée comme une horloge à 2 heure de l’aprèm. Un vrai lampadaire hoquetant, le regard hagard qui fume ses clopes devant le 7/11 de la rue à touriste de Pai. Je revenais avec mon repas du soir et elle m’a interpellé en voyant mon sac plastique.

Ils vendent la bouffe dans les échoppes dans des sachets plastiques gonflés fermés par un élastique. J’ai ma salade de porc au galanga, une paire de brochettes de foie de poulet, du riz gluant et de la saucisse à la citronnelle.

–          Hé toi à qui t’as volé son repas ?

–          C’est MON repas.

–          Tu déconnes les touristes mangent pas ça, c’est de la bouffe de Thai, c’est trop épicé pour toi, à qui tu l’as pris ?

–          Je l’ai acheté là-bas.

Là-bas c’est le petit marché avec ses échoppes la nuit qui vendent plein de trucs. Mon repas m’a couté 2 euros. Je ne mange plus que comme ça. Les rades pour touristes sont trop fades, Bob Marley m’horripile et je ne supporte plus cet espèce de regard mort qu’ont les touristes. J’ai envie de les prendre et de les secouer en hurlant « souris connard t’as payé 1000 euros pour être là ».

Alors l’ivrogne a eu ce regard hagard encore. On se demandait si elle se pissait dans la culotte, allait roter ou tout ça à la fois. Puis le cerveau a trouvé le point de patinage et elle a explosé de rire. Et elle a interpellé tous les commerces alentours (en l’occurrence un vendeur de bijoux artisanaux, une crêpière et un taxi qui fumait sa clope) sur l’air de « j’en ai une bien bonne à vous raconter, le fahrang en vacance en Thaïlande mange de la nourriture Thaï ».

Là j’ai compris que ce n’était pas un endroit pour Bob Morane, mais plutôt pour Michel Blanc dans les bronzés.

Le lendemain j’ai revu la pochtronne devant le  7/11 en buvant mon café. Il avait plu toute la nuit, une pluie lourde de grosses gouttes qui font PLOC sur ton nez. Je lui ai demandé si c’était une bonne idée de partir en motorbike avec ce temps. Elle m’a dit non, please don’t do that. La pluie est bien pire dans les cols.

Mais c’était trop tard.

 Le vent me soufflait trop dans le dos. Laissé mon sac à une agence de location. Embarqué appareil photo, chemise , un poncho, un tee-shirt de rechange, 4 caleçons, 3 paires de chaussettes. Pas de Lonely, je l’ai perdu et je m’en cogne. Loué un scooter de 125cc automatique pour 4 jours. Fait le plein. Acheté une carte.

Puis j’ai foncé à 60 à l’heure vers le nord-ouest en abandonnant pizzas, bob marley, morues yankees en short, jongleur amateurs en sarouel et tout le cirque FRO-BO (faux-romanos bohème) de Pai.

A moi la boucle Mae Hong Son, 600 kilomètres de montagnes qui flirtent avec la frontière Birmane. Les hippies venaient y mourir d’overdoses dans les années 80, les Karen abattaient les gardes-frontières à la Kalash rouillée. Trafic de femme, de jade, de came, d’arme. Mais aujourd’hui c’est calme.

N’empêche qu’en secouant la pulpe il doit bien rester un peu d’exotisme au fond.

Mae Hong Son, 82 kilomètres.

La gentille pluie me fouette bien la gueule et comme je reste là à faire le gros dur je suis trempé quand j’enfile le poncho. Ça monte sec. Lacet, contre-lacet. Parfois je roule à 20 km/h tellement la pente est raide. Il faut klaxonner à chaque virage pour éviter les pick-ups qui doublent sur la deux voies. Je commence à frissonner. Chemise. La bruine limite la visibilité. Arrivé au point de vue panoramique on voit rien d’autre que l’intérieur d’un nuage. J’ai roulé deux heures et fait 35 kilomètres. Le bout de mes doigts commence à friper comme après un bain trop long. J’ai des gouttes dans les yeux.

La route enchaine sur une forêt à flancs de montagne à la chaussée défoncée. Le temps de Paris en Novembre est devenu une tempête. Des nids de poule géant criblent le bitume et plusieurs éboulement de terrain resserrent la voie. Je ne sens plus mes mains. Je fais une pause pour laisser passer l’orage qui gronde. Un gamin vient s’abriter avec moi sous l’espèce de chapiteau en bois au bord de la route. Il porte une machette de 50 centimètres de longs. Il m’étudie et je n’aime pas son regard. Je me taille.

Le bout de mes doigts me fait mal et je n’ai plus un centimètre carré de peau sèche. Mon visage ruisselle d’eau de pluie. J’ai ce mauvais frisson pré-rhume quand j’arrive à Mae Hong Son, une bourgade de 5000 personnes au fond d’une vallée encaissée. Le premier hôtel est trop cher. Le deuxième hôtel est tellement glauque que je m’attends à voir un majordome bossu se découper sur fond d’orage. Le genre hôstel de slasher-movie. Pourtant je braille et personne ne se pointe à la réception.

Ya ce bar genre pub qui passe les clashs. Avec un tout petit panneau « chambre à louer ». C’est dans mes prix (3,50 euros). La petite minette Birmane m’explique que c’est une chambre dans une maison et m’emmène dans un villa confortable à proximité et me file les clefs. J’ai 100m2 pour moi tout seul avec deux douches, une cuisine et 3 chats.

La maison a un côté « vielle baraque retapée du Lubéron » avec un peu d’antiquaire fou : fauteuil de dentiste sur la terrasse, brasero dans la cuisine. Mais pas l’eau chaude. Je me douche en hurlant, me sèche et sort déjeuner. J’ai l’impression d’être Jack London trouvant un âtre dans une maison de bois après une course dans le grand nord. La nuit, l’orage continue de plus bel.

Le lendemain un temple avec vue sur la ville.

Une promenade aléatoire dans la campagne. Je tombe sur un barrage puis un village Karen. Les routes sont atroces avec des gués.

Je finis par voir un panneau « village Karen des femmes-girafes» et roule une bonne heure avant d’abandonner ma meule au bord de la route pour éviter de m’embourber. Le chemin sillonne encore deux bons kilomètres et j’arrive à un carrefour qui résume bien cette partie de la Thaïlande : A ma droite une barrière et un poste de garde d’où me lorgnent 3 soldats armés de M16 l’air mauvais. A ma gauche le village des Karens au long cou.

No, no, refugee camp, can’t go, can’t go. Go away. J’envisage un moment d’essayer de lui filer un bifeton pour aller voir et faire le reportage du siècle mais je crois que les rédacteurs en chef s’en foutent des birmans.

Alors je continue et parlemente un bon moment pour avoir une ristourne sur le « ticket culturel » qu’un type visiblement pthysique essaye de me revendre de son hamac. Le village « culturel » n’est qu’un alignement long de 100 mètres de baraques miséreuses et d’échoppes qui vendent de l’artisanat douteux, des bijoux avec étiquette made in China et des écharpes. Je traverse sans oser prendre de photo de gens (sauf une), par respect.

Et là devant une grand-mère au long cou je craque et je n’arrive pas à retenir mes larmes. Elle me regarde impassible tourner la tête et me sécher les yeux. Je pars du village légèrement nauséeux, remonte sur ma bécane, rentre à Mae Hong Son et me tape une cuite pour oublier. Dans le bar je rencontre un Hollandais bourré qui me parle de pots de vin sur des chantiers de dragage (nan pas de putes, de BTP, suivez un peu) et m’invite à manger du curry de sanglier sauvage (cherchez pas, c’est dég’). Il éclate de rire en parlant de Pai et explique : Ils essayent tellement d’être différents qu’ils se ressemblent tous là-bas. C’est des beaufs de 20 ans et le pire, c’est qu’ils se croient décalés. Sa copine en tailleur propret aux cheveux impeccablement brossés acquiesce.

Au matin je glisse suivant la pente hors de la ville en traversant une forêt parsemée de villages. L’un d’eux propose une source d’eau chaude qui semble abandonnée malgré un gazon impeccable. Des cabines avec baignoires servent de refuges aux araignées, et après avoir essayé de démarrer la pompe à eau soufrée pour remplir la mini piscine je quitte ce site fétide sans avoir eu d’eau chaude depuis mon départ. Dommage pour mon rhum carabiné.

Plus loin un chemin prometteur semble dans la brune serpenter avec pour seule mention, « station micro-onde » .

Le chemin raide mène à un village miséreux et boueux dans la brume où les cochons sauvages et les poulets circulent libre. On me regarde bizarrement alors je rebrousse chemin.

La pente est dure pour un scooter qui n’a pas de frein moteur et descend donc en roue libre, il me faut solliciter les freins en permanence, en risquant de déraper et de me vautrer vu l’état de la route. La hantise de perdre mes freins en peinte à 50 à l’heure me travaille.

Me voilà à la nuit tombé dans le village de Khun Yuam. Un marché dans un champ boueux sous la pluie.

Une route. A la sortie du bled je trouve un petit hôtel sympa pas cher. Je me gèle alors j’achète une veste de Nong chinois à enfiler par-dessus ma chemise. Avec mes grolles boueuses, mon rhum j’ai l’impression de revenir de Breiztek. Heureusement ya l’eau chaude et la douche chaude après 3 jours à me peler me fera un bien fou. La nuit deux coupure de courant me laissent seul dans le noir dans cet hotel vide. J’ouvre la fenêtre, rien, aucun lumière dehors et le ciel grisâtre masque les Etoiles.

Le patron de l’hôtel me conseille de ne pas suivre l’itinéraire touristique traditionnel mais plutôt de traverser le mont Doi Inthanon, le plus haut de Thailande. Je fais un long détour par un parc national pour voir une chute d’eau en remontant de nouveau vers les alpages, les conifères, la bruine et la mousse. L’ambiance fait trés X-file.

Sur le chemin je fais sensation en interpretant « I love Rock and Roll » de Joan Jett en roulant, sans doute à cause du manque d’oxygène à 1300 metres. J’imagine la surpise de l’autochtone en voyant surgir l’abominable Farang des bois en pétrolette qui pousse ce cri de bete sauvage : « I looooooave, rok en’ rowl, spent two much tayme en the juquebox baybi ». Même les ruminants semblent sidérés comme des touristes Japonais au Louvre.

Les routes sont bourrées de barrages de police mais personne m’arrête jamais.

Le paysage ressemble désormais à une vallée suisse semée de champs de maïs. Les habitants me font signe de déjeuner avec eux à la sortie du village où j’ai hélas déjeuné. J’arrive enfin à Mae Chaem, une triste ville sans charme. Maso, je décide de pousser jusqu’au mont pour y louer un chalet. Mais la pluie se remet à tomber, je suis épuisé et la lueur des phares trace des maigres sillons dans la pénombre. Et la route est fermée à partir de 6 heures. Je me rabats donc vers le gite du parc national pour ce qui sera la pire nuit que j’ai eu en Asie.

La cabane est une grotte de pacotille salpêtrée genre motel pour Fred Flinstone. Humide. Moite. Froide. Room service et pneumonie. Le toit ne ferme pas totalement dans la salle de bain et il pleut dedans. Mon nez brule, coule, j’éternue. Alerte acariens. Pleins. Et peut-être un chat. Des chats même. Mon système nerveux parano se met en DEFCON-5 : attaque allergique totale. Des trucs me piquent, des moustiques bombardent mes flancs. Je me gratte dans les draps humides, me mouche, me frotte les yeux, en proie à une insurrection corporelle totale. Dehors la terrasse est balayée par une mauvaise bruine, mes vêtements sont humides. Impossible de dormir à la belle étoile, de reprendre la route.

 Je suis fait comme un rat.

 Le lendemain j’avale un café cul sec et me tire à 7 heures pétantes vers la civilisation avec des yeux explosé et un mal de crane. À peine le temps de visiter une chute d’eau. La troisième. La plus belle.

Et je rejoins en deux heures une nationale où je roule allégrement à 90 entre deux vols planés dus aux nids-de-poule. L’arrivée à Chiang Mai est rude, avec ses voitures qui déboitent complétement à l’arrache pour piler devant vous, ses mobs qui vous frôlent et l’occasionnel chien errant qui traverse. Enfin un vrai lit, des fringues propres (les miens puent à cause de l’humidité car jamais le temps n’a permis de les sécher), mes emails et la troisième saison de Six Feet Under. Ça fait du bien.

Si je recommencerais ? Bien sûr, je pars pour le triangle d’Or demain et l’autre frontière Birmane (celle qu’on peut traverser). Parait qu’ils vendent des kalashs sur les marchés. J’ai hâte de voir ça.