Mais aieuuuuuh!!!!!!! (partie 1)

Je descends l’escalier de mon hôtel glauque pour aller à la cafeteria du coin lire mes emails.

Le choc n’est pas si brutal que ça.

Juste un pam ! et une cascade cristalline de verre brisé.

Le mec dans la rue me regarde l’air blême. Je me retourne. Le réceptionniste de l’hôtel London de Kuala Lipis me regarde l’air aussi blême. Je baisse les yeux. J’ai bien heurté cette vitre. Je pisse le sang.

Mon avant-bras est tranché comme une bavette crue, un pan de chair se balance. Le sang gicle par saccade de cette fissure obscène. Un sang rouge sombre d’artère. Pour le moment, aucune douleur. La douleur vient toujours après. Putain de merde. Le réceptionniste me regarde les bras ballants.

–          Don’t look at me like that, give me something, I’m bleeding.

Le mec me file une petite serviette de bain blanche d’une propreté douteuse. Je l’enroule. Elle devient instantanément carmin. Il en rajoute une autre puis une autre. La douleur arrive lentement. Je me demande s’il faut refermer la plaie en serrant les bords ou serrer DANS la plaie.

–          Make a knot around my arm so it makes a compression point.

Le mec me regarde comme si je lui avais parlé en arménien. Je lui fais signe du menton. Il a l’air d’un débile devant une équation complexe.

–          Put this behind the counter.

Je lui montre mon ordinateur que je porte en bandoulière.

Le mec me regarde toujours avec cet air de crétin. Je réalise pour la première fois que je risque de mourir de bêtise. Ça m’enrage. Je lui sors dans un anglais le plus articulé possible :

–          Take this fucking bag and put it behind the counter you fucking retard.

Le mec s’exécute comme si on lui avait mis un coup de pied au cul pour le réveiller en sursaut.

La scène n’a pris que quelques secondes, peut-être 25. La tête commence à tourner. La flaque de sang à mes pieds a l’air énorme. Combien de sang ? Je ne sais pas. J’ai l’épaule désormais dégagée de mon sac. Je prends moi-même une serviette en foutant du sang sur le comptoir. J’essaye de faire un nœud avec la serviette au pli de l’avant-bras pour couper l’hémorragie. De la main gauche, en tirant un coin entre les dents. Mes jambes chancellent, je m’effondre dans le fauteuil en rotin.

J’égraine les « putains ! » comme les graines d’un chapelet de prière :

Putain-putain-putain-putain-putain-putain-putain

Les clients du restaurant en face ont traversé pour voir le loawai blessé. Ils regardent. Certain prennent des photos au portable. Personne ne m’aide.

–          Where the fuck is the ambulance? Im bleeding dry here!

–          Its coming! We called !

La voix a l’air bizarre. Vous savez comme les voix off dans les mauvais films quand le héros reçoit un message télépathique. Je me lève et je sors sur le trottoir. L’effort me file des taches noires devant les yeux. Peur de tomber. Je m’assois là, par terre, comme un gros panda pataud. Le sang continue de gicler. Mon point de compression ne marche pas.

–          Help me please.

Personne ne bouge.

J’ai envie de m’allonger.

Il faut que je m’allonge.

Je vais m’allonger. C’est bien par terre.

Economiser mon sang. C’est précieux le sang.

Ralentir mon cœur. Il s’emballe toujours pour un rien

Une voix primitive, animale, me susurre que si je fais ça, je n’ouvrirais jamais les yeux de nouveau. L’adrénaline revient dans un rugissement mental de VR6 sur une départementale.

Ma fureur de vivre. Celle qui trotte dans ma tête comme un tigre en maraude les nuits d’insomnie. Une force qui me pousse quand je danse, qui me dresse quand je baise, qui m’anime, me fait crier, pleurer, jouir et rire. Je pense toujours trop vite, je m’énerve trop vite, je parle trop vite. J’ai des réflexes de gamers, aucune patience.  Je suis trop speed. Ma fureur de vivre est le machiniste perpétuellement en retard vers l’improbable gare-terminus du néant.

Je relève la tête. Taches noires. Je suis essoufflé. Inconsciemment, mon souffle s’est accéléré.

Je décide de changer de stratégie :

–          You !

Le mec indien se retourne comme si j’avais parlé au type derrière.

–          Yes you!

Un client du restaurant devant l’hôtel venu voir le sang. La quarantaine. Une bonne tête de père de famille. De toute façon c’était au pif. Pas moyen de faire 2 tentatives.

–           I want you to push on the split of my forearm to block the hemorrhage flow. Please.

Le mec s’approche. Il s’exécute machinalement.  Mon bras commence à s’engourdir en partant des doigts.

–          Thank you. Keep doing that. Today, you are a hero. Im sure it feels good. Bloody but good.

Je décide de me détendre un peu. J’essaye des exercices de respiration. Quelqu’un me touche. Je ne vais pas partir seul. C’est bizarre. Ca fait film mais ce n’est pas faux. Quelqu’un me touche et ça me réconforte.

J’ai les larmes aux yeux. Je sors comme un enfant qui fait un caprice pour un bonbon dans un supermarché entre deux sanglots :

–          Je ne veux pas mourir à Kuala Lipis la veille de mes 33 ans.

Ça ne me parait pas très juste. Putain de karma. La mort n’est pas juste, on devrait régler les formalités, partir vers l’au-delà comme on prend un train, après une ultime bise à ceux qu’on aime.

Quand les ambulanciers arrivent je suis en train de penser à mon oraison funèbre. A mes parents. Pour moi c’est clair, je vais mourir.

J’ai froid. Il fait 35 degrés. J’ai soif. Et j’ai faim.

Le plafond défile d’abord celui du portique de la rue. Puis celui de l’ambulance. Je suis dans le coton.

Dans le dispensaire c’est le branle-bas de combat. Le premier garrot improvisé avec un stéthoscope explose en faisant POF! comme un ballon de clown. Le deuxième bloque. Je ne sens pas mes doigts.

On me transfuse avec un liquide clair pour compenser la perte de sang. On chasse un gosse chinois qui me filme avec un IPhone.

Mon voisin est en train de se faire drainer un épanchement abdominal. Du liquide jaune pisse coule dans une poche. Nos regards se croisent. Il me fait un clin d’œil.

On me pose des questions, on me demande mes papiers. Je réponds d’une voix pâteuse d’ivrogne à travers mes lèvres si sèches. Ils sont dans ma poche. La douleur dans mon bras droit est abominable. Je demande à ce qu’on desserre le garrot. Personne n’écoute. Je lève lentement le bras en grinçant des dents et tourne un peu la valve. Le sang reflux. J’essaye de remettre un coup de pompe pour refermer le garrot mais l’infirmière me chasse la main comme on pousse une mouche.

La docteur m’explique qu’il faut que j’aille ailleurs car l’artère est touchée. Il faut me prendre de la peau ailleurs et me faire une nouvelle artère. Ils vont me transférer.

Je demande si je vais mourir, elle rigole. Ça me rassure. Si je vais me faire amputer. Elle rigole. Ça me met de super bonne humeur. J’ai envie de lui faire la bise.

On me demande très poliment si on peut couper mon tee-shirt acheté deux semaines plus tôt en Thaïlande. Un chouette tee-shirt. Le genre pour se la péter en festoche. Je le portais (dans un sac à dos chaque vêtement compte) mais je l’avais plus ou moins acheté pour mon pote Beber et son gosse.

J’accepte. C’est juste un tee-shirt. Je vais vivre, il y aura d’autres tee-shirts débiles. Et des grosses cicatrices pour Bob Chacal, l’aventurier contre tout Morane. Et des histoires avec des tigres et des contrebandiers à raconter au coin des bars pour draguer les filles.

Le proprio de l’hôtel -un chinois chauve qui ressemble à Bacry- est venu avec sa jeune fille. Elle a l’air désolé. Je lui demande de ramener mes affaires. Je n’ai rien et je pars pour l’hôpital de Temerloh, loin.

Ils ramènent tout en vrac, mes 25 kilos d’affaires. Tout était éparpillé dans la chambre et il a tout calé à la hâte dans des sacs plastiques.

Une tite photo pour la route (à venir).

On me sort du dispensaire en fauteuil roulant, avec un calecon comme seule fringue. On me calle dans une Renault et me voilà parti pour deux heures de route à 120 à l’heure dans la campagne.

(A suivre…)

La suite ici

Publicités

2 réflexions sur “Mais aieuuuuuh!!!!!!! (partie 1)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s