L’hôpital et ses fantômes (partie 2)

Le long du trajet j’ai tout le temps de réfléchir à ma vie un peu bizarre en me cramponnant à la poignée. L’ambulancier conduit comme un psychopathe avec une préférence pour le franchissement de bande blanche, en cote, à 120, sur une double voie.

Le chauffeur s’arrête pour fumer un clope à la station-service. Je demande si je peux fumer un des cigares dans mon sac moi aussi.

–          No no, not enought blood. Dangerous.

La radio passe des hits des années 80 et des covers minables. Une chinoise entonne Creep des Radioheads avec une voix de crécelle rouillée alors que je rentre dans Temerloh.

–          Im weido…. wat the eal am doin’ hear.

Moi:  Mais c’est abominable ! Why the hell of a flying bloody fuck (sic) is she doin’ that to me?

On me pousse sur le fauteuil roulant mais j’insiste pour garder mes sacs avec moi  Pasques l’ambulancier louche dessus. Je ne veux pas me retrouver littéralement en slip.

–          Cheese runnin’ on a gain, ran, ran raaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaahan .

L’Interne fait playboy, genre version arabisante de Clooney dans urgences. Le style bédouin aux yeux turquoise qui sent bon le sable chaud et la touriste hollandaise en rut tronchée dans l’Oued. Il me propose un truc pour la douleur. J’hésite et je refuse. Je n’ai pas si mal. Mais j’ai faim froid et soif. Il m’explique qu’il faut que je sois à jeun. Il me re-propose et m’explique que la seringue est déjà préparée.

–            And you will be happy and stop being stressed.

Bon si c’est pour faire plaisir à l’interne. Et pour être joyeux. Sa camelote ? Du fentanyl.

–          Dac doc, mais j’offre la prochaine tournée. Next round is on me.

Il rigole. Le bon docteur Hassan Ibn Al-Clooney tape-t-il dans l’armoire à pharmacie le samedi soir ? La seringue énorme s’ajuste sur mon cathéter.  L’infirmière pousse le piston  avec l’air de la nana qui va en raconter une bien bonne au repas de famille.. J’ai plus froid du tout. Par contre j’ai envie de gerber. On me passe un petit sac plastique pour vomir mais je vomis pas. Je vois brouillé. Comme quand on se réveille avec le besoin de se frotter les yeux. Je me sens glisser. Je  m’étire sur mon lit quand ils me transfèrent vers une aile, relax. Je crois que je rigole bêtement à un moment.  Pas étonnant que yen aient qui deviennent accro à cette saloperie.  Mais j’ai peur de ne pas être apte à faire des choix rationnels importants. Je décide de me passer de painkillers  (antidouleur) à moins d’avoir vraiment mal.

Me voilà dans l’aile Est de l’hôpital avec les pauvres en route pour le -ou de retour du- billard. Mon voisin de droite a  énormément de visites. Jusqu’à 60 personnes par jour. Il s’est fait amputer d’un pied : Diabète. Comme ses proches passent plus de temps à me mater qu’à lui parler,  je tire le rideau rose bonbon qui délimite mon espace rectangulaire quand ils sont là. Histoire d’avoir un peu d’intimité.

En face à ma gauche, il y a un pépé et sa mémé qui veuille au coin de son lit. Je pense qu’il est en soin palliatif pour un crabe : les médecins le bourrent de morphine et il gerbe souvent. Il passe des heures à se pencher sur son sac, parfois sans vomir. Il dort mal, en position assise, le front appuyé sur la barre qui borde le lit. Comme un toxico qui pique du nez sur un banc publique. Il ne parle pas mais sa femme lui murmure des choses toute la journée. Elle ne le quitte que pour aller aux toilettes et se laver. Elle revient les yeux rouges d’avoir pleuré. Elle dépose des fruits, des sucreries sur la tablette au bord de mon lit. Elle me fait signe aussi.  Comme pour me demander si je vais bien, et si elle peut faire quelque chose pour moi.

Et puis il y a l’âme damnée de l’aile. Le pire.

Il est allongé avec une minerve, probablement la colonne fracturée avec des lésions cérébrales. Il n’a pas de noms, pas de famille, pas de visite, pas d’assurance. Il est sans papier et clandestin. Il dort sous sédation la plupart du temps. Quand il est réveillé il gémit dans une langue inconnue. Comme un animal blessé au bord d’une nationale. Je n’oublierais jamais ce bruit où percent la souffrance, la peur et le désespoir. Comme le générique de ce qui nous attend tous : La litanie d’un damné en enfer.

On comprend parfois un mot quand il interpelle le médecin à la visite médicale : hey boss, please boss. Avant de repousser ces gémissements larmoyants. Le pire c’est pour la toilette : Il hurle. Les infirmières rigolent et le traite de drama-queen. On dit toujours que les professions médicales sont insensibles. Elles sont plutôt insensibilisées, exactement comme on injecte à un allergique ce qui l’irrite pour inhiber les anticorps.

Le chirurgien est très jeune. à peine mon âge. Il insiste pour me faire une angiographie. Ma mère a fini en choc anaphylactique après une injection d’iode alors pas moyen de vérifier à l’arrache si je suis allergique au colorant radio. J’ai aussi perdu un parent sous anesthésie générale alors ça me terrifie. Peur de ne pas me réveiller.

J’entame un long bras de fer avec le doc (mon bras continue toujours à pisser le sang mais à un rythme raisonnable) pour me faire ausculter sans colorant sanguin puis opérer sous anesthésie locale. Au bout de 9 heures après l’accident j’ai gain de cause mais j’ai vraiment insisté lourdement.

SI on ajoute à ça mes refus de pain-killers, c’est avec l’image d’un dur à cuir façon Rambo-qui-se recoud-à-l’épine-d’acacia–dans-la-brousse que je fais mon entrée triomphale dans le bloc opératoire.

Sur le trajet se répand comme une trainée de poudre chez Delarue  la légende du français fou maso. Ladies and gentlemen: Ze crazy franch who laikes paing. La jolie infirmière qui me pousse ne peut pas s’empêcher de se faire mousser devant ses collègues.

–          Tu vois le français là, il va se faire opérer sans anesthésie générale.

–          Le pauvre,  il va jongler sa maman

–          20 billets qu’il hurle à la lune.

Finalement l’anesthésie locale fonctionne bien et je regarde le doc me suturer en causant élections en France et gastronomie. Ya bien eu ce moment où il a vidé une bouteille d’alcool sur ma plaie énorme pour la désinfecter. Je suis sûr que sans les petites piqures magiques j’aurais hurlé comme jamais. Mais la seule sensation était celle d’un liquide froid.

L’opération est un succès, et le chirurgien vient même m’expliquer que rétrospectivement j’ai eu raison.

(à suivre…)

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Mais aieuuuuuh!!!!!!! (partie 1)

Je descends l’escalier de mon hôtel glauque pour aller à la cafeteria du coin lire mes emails.

Le choc n’est pas si brutal que ça.

Juste un pam ! et une cascade cristalline de verre brisé.

Le mec dans la rue me regarde l’air blême. Je me retourne. Le réceptionniste de l’hôtel London de Kuala Lipis me regarde l’air aussi blême. Je baisse les yeux. J’ai bien heurté cette vitre. Je pisse le sang.

Mon avant-bras est tranché comme une bavette crue, un pan de chair se balance. Le sang gicle par saccade de cette fissure obscène. Un sang rouge sombre d’artère. Pour le moment, aucune douleur. La douleur vient toujours après. Putain de merde. Le réceptionniste me regarde les bras ballants.

–          Don’t look at me like that, give me something, I’m bleeding.

Le mec me file une petite serviette de bain blanche d’une propreté douteuse. Je l’enroule. Elle devient instantanément carmin. Il en rajoute une autre puis une autre. La douleur arrive lentement. Je me demande s’il faut refermer la plaie en serrant les bords ou serrer DANS la plaie.

–          Make a knot around my arm so it makes a compression point.

Le mec me regarde comme si je lui avais parlé en arménien. Je lui fais signe du menton. Il a l’air d’un débile devant une équation complexe.

–          Put this behind the counter.

Je lui montre mon ordinateur que je porte en bandoulière.

Le mec me regarde toujours avec cet air de crétin. Je réalise pour la première fois que je risque de mourir de bêtise. Ça m’enrage. Je lui sors dans un anglais le plus articulé possible :

–          Take this fucking bag and put it behind the counter you fucking retard.

Le mec s’exécute comme si on lui avait mis un coup de pied au cul pour le réveiller en sursaut.

La scène n’a pris que quelques secondes, peut-être 25. La tête commence à tourner. La flaque de sang à mes pieds a l’air énorme. Combien de sang ? Je ne sais pas. J’ai l’épaule désormais dégagée de mon sac. Je prends moi-même une serviette en foutant du sang sur le comptoir. J’essaye de faire un nœud avec la serviette au pli de l’avant-bras pour couper l’hémorragie. De la main gauche, en tirant un coin entre les dents. Mes jambes chancellent, je m’effondre dans le fauteuil en rotin.

J’égraine les « putains ! » comme les graines d’un chapelet de prière :

Putain-putain-putain-putain-putain-putain-putain

Les clients du restaurant en face ont traversé pour voir le loawai blessé. Ils regardent. Certain prennent des photos au portable. Personne ne m’aide.

–          Where the fuck is the ambulance? Im bleeding dry here!

–          Its coming! We called !

La voix a l’air bizarre. Vous savez comme les voix off dans les mauvais films quand le héros reçoit un message télépathique. Je me lève et je sors sur le trottoir. L’effort me file des taches noires devant les yeux. Peur de tomber. Je m’assois là, par terre, comme un gros panda pataud. Le sang continue de gicler. Mon point de compression ne marche pas.

–          Help me please.

Personne ne bouge.

J’ai envie de m’allonger.

Il faut que je m’allonge.

Je vais m’allonger. C’est bien par terre.

Economiser mon sang. C’est précieux le sang.

Ralentir mon cœur. Il s’emballe toujours pour un rien

Une voix primitive, animale, me susurre que si je fais ça, je n’ouvrirais jamais les yeux de nouveau. L’adrénaline revient dans un rugissement mental de VR6 sur une départementale.

Ma fureur de vivre. Celle qui trotte dans ma tête comme un tigre en maraude les nuits d’insomnie. Une force qui me pousse quand je danse, qui me dresse quand je baise, qui m’anime, me fait crier, pleurer, jouir et rire. Je pense toujours trop vite, je m’énerve trop vite, je parle trop vite. J’ai des réflexes de gamers, aucune patience.  Je suis trop speed. Ma fureur de vivre est le machiniste perpétuellement en retard vers l’improbable gare-terminus du néant.

Je relève la tête. Taches noires. Je suis essoufflé. Inconsciemment, mon souffle s’est accéléré.

Je décide de changer de stratégie :

–          You !

Le mec indien se retourne comme si j’avais parlé au type derrière.

–          Yes you!

Un client du restaurant devant l’hôtel venu voir le sang. La quarantaine. Une bonne tête de père de famille. De toute façon c’était au pif. Pas moyen de faire 2 tentatives.

–           I want you to push on the split of my forearm to block the hemorrhage flow. Please.

Le mec s’approche. Il s’exécute machinalement.  Mon bras commence à s’engourdir en partant des doigts.

–          Thank you. Keep doing that. Today, you are a hero. Im sure it feels good. Bloody but good.

Je décide de me détendre un peu. J’essaye des exercices de respiration. Quelqu’un me touche. Je ne vais pas partir seul. C’est bizarre. Ca fait film mais ce n’est pas faux. Quelqu’un me touche et ça me réconforte.

J’ai les larmes aux yeux. Je sors comme un enfant qui fait un caprice pour un bonbon dans un supermarché entre deux sanglots :

–          Je ne veux pas mourir à Kuala Lipis la veille de mes 33 ans.

Ça ne me parait pas très juste. Putain de karma. La mort n’est pas juste, on devrait régler les formalités, partir vers l’au-delà comme on prend un train, après une ultime bise à ceux qu’on aime.

Quand les ambulanciers arrivent je suis en train de penser à mon oraison funèbre. A mes parents. Pour moi c’est clair, je vais mourir.

J’ai froid. Il fait 35 degrés. J’ai soif. Et j’ai faim.

Le plafond défile d’abord celui du portique de la rue. Puis celui de l’ambulance. Je suis dans le coton.

Dans le dispensaire c’est le branle-bas de combat. Le premier garrot improvisé avec un stéthoscope explose en faisant POF! comme un ballon de clown. Le deuxième bloque. Je ne sens pas mes doigts.

On me transfuse avec un liquide clair pour compenser la perte de sang. On chasse un gosse chinois qui me filme avec un IPhone.

Mon voisin est en train de se faire drainer un épanchement abdominal. Du liquide jaune pisse coule dans une poche. Nos regards se croisent. Il me fait un clin d’œil.

On me pose des questions, on me demande mes papiers. Je réponds d’une voix pâteuse d’ivrogne à travers mes lèvres si sèches. Ils sont dans ma poche. La douleur dans mon bras droit est abominable. Je demande à ce qu’on desserre le garrot. Personne n’écoute. Je lève lentement le bras en grinçant des dents et tourne un peu la valve. Le sang reflux. J’essaye de remettre un coup de pompe pour refermer le garrot mais l’infirmière me chasse la main comme on pousse une mouche.

La docteur m’explique qu’il faut que j’aille ailleurs car l’artère est touchée. Il faut me prendre de la peau ailleurs et me faire une nouvelle artère. Ils vont me transférer.

Je demande si je vais mourir, elle rigole. Ça me rassure. Si je vais me faire amputer. Elle rigole. Ça me met de super bonne humeur. J’ai envie de lui faire la bise.

On me demande très poliment si on peut couper mon tee-shirt acheté deux semaines plus tôt en Thaïlande. Un chouette tee-shirt. Le genre pour se la péter en festoche. Je le portais (dans un sac à dos chaque vêtement compte) mais je l’avais plus ou moins acheté pour mon pote Beber et son gosse.

J’accepte. C’est juste un tee-shirt. Je vais vivre, il y aura d’autres tee-shirts débiles. Et des grosses cicatrices pour Bob Chacal, l’aventurier contre tout Morane. Et des histoires avec des tigres et des contrebandiers à raconter au coin des bars pour draguer les filles.

Le proprio de l’hôtel -un chinois chauve qui ressemble à Bacry- est venu avec sa jeune fille. Elle a l’air désolé. Je lui demande de ramener mes affaires. Je n’ai rien et je pars pour l’hôpital de Temerloh, loin.

Ils ramènent tout en vrac, mes 25 kilos d’affaires. Tout était éparpillé dans la chambre et il a tout calé à la hâte dans des sacs plastiques.

Une tite photo pour la route (à venir).

On me sort du dispensaire en fauteuil roulant, avec un calecon comme seule fringue. On me calle dans une Renault et me voilà parti pour deux heures de route à 120 à l’heure dans la campagne.

(A suivre…)

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